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LA RAQUETTE ET LA BÊCHE, OU... L'ARMÉE POLYVALENTE

Série consacrée à la révolution roumaine de 1989 – quatrième partie. Nous, Angelo et George, conscrits à l'époque, vous racontons comment et pourquoi l'armée roumaine était une catastrophe ambulante. Tout le contraire de la propagande officielle qui la présentait comme l'une des meilleures armées du monde, une armée « polyvalente » (mon œil).


«Armée polyvalente», qu'est-ce que cela signifiait?

Dans les années 1980, Ceaușescu rêvait d'une force militaire inébranlable, l'«armée du peuple», comme la surnommait la propagande communiste. Tout était parfaitement organisé sur le papier: plans de défense, stratégies, mobilisations, discours célébrant la victoire. En réalité, c'était une immense répétition générale pour rien. Une machine qui fonctionnait avec solennité, confusion, une quantité incroyable de stupidité et de corruption à tous les niveaux. Mais aussi avec un nombre incalculable d'officiers et de commandants crétins. Dans le même temps, Ceaușescu avait des projets pharaoniques à réaliser, mais il manquait de main-d'œuvre. C'est alors qu'il a jugé nécessaire de faire appel à l'armée, forte de 300 000 à 500 000 hommes. La plupart d'entre eux étaient de jeunes conscrits, âgés de 18 à 19 ans, qui avaient déjà l'habitude de travailler grâce aux «travaux agricoles» effectués pendant leurs années de collège et de lycée (voir...). Voici donc la «polyvalence» de l'armée roumaine: une force de défense totalement incapable de remplir ce rôle. En revanche, c'était l'entreprise de construction, d'agriculture et d'exploitation minière la moins chère d'Europe de l'Est: son travail était gratuit. Ce qu’elle effectuait portait un nom élogieux: le «travail patriotique». L'équivalent, pour la Roumanie communiste, du «Travail. Famille. Patrie» de Pétain.



«Travail patriotique»

Travail gratuit, mais effectué avec le sourire obligatoire du soldat heureux. Les conditions? Comme dans une prison, mais sans les droits des détenus. Les soldats, pris dans l'engrenage du «travail patriotique», dormaient dans des baraques insalubres et mangeaient dans des cantines de fortune. Leur seul refuge était de plaisanter amèrement sur leur utilité pour l'État communiste. Un État qui n'avait plus besoin d'acheter des engins industriels, des tracteurs et d'autres outils agricoles. Pourquoi le ferait-il quand il disposait en abondance de jeunes gens en bonne santé qu'il pouvait envoyer, une houe à la main, un slogan dans le cœur et la tête pleine de textes patriotiques communistes? Les tâches? Certains maniaient le marteau-piqueur sur les chantiers de la patrie, d'autres poussaient des wagonnets dans les mines souterraines, sans jamais avoir rêvé de devenir mineur. Il y avait aussi les soldats ferroviaires, une caste légendaire de jeunes en uniforme qui entretenaient les voies ferrées du pays tout entier. Officiellement, ces jeunes effectuaient donc leur service militaire obligatoire par devoir envers la patrie. En réalité, ils ne devenaient pas des soldats, mais des spécialistes du macadam, des traverses et de la cueillette de poivrons. Ou d'autres «spécialités» agricoles ou non. D’après eux, ils étaient plus ou moins chanceux.


«Dilibau» pour les moins chanceux

Le nom argotique donné aux unités qui envoyaient les soldats aux travaux forcés, ou plutôt aux «travaux patriotiques», était «Dilibau». Cette institution mystérieuse n'apparaissait pas dans les manuels d'histoire, mais elle était reconnaissable dès que la première marmite bouillait dans les champs et que la première houe était appuyée dans un sillon. Ceux qui y étaient affectés étaient affectueusement surnommés les «lapins des champs», non pas pour leur rapidité, mais parce qu'ils vivaient effectivement parmi les sillons, la terre et les fossés, avec la même liberté qu'un lapin pris au piège. La pelle et la pioche étaient leurs armes de base et leur champ de bataille, leur front. Les grandes «œuvres de la construction socialiste» comme le canal Danube-Mer Noire, la Maison du Peuple (le Palais du Parlement aujourd'hui) et d'autres monuments à la gloire du Parti communiste, en fait, ont été érigés sur le dos de ces jeunes gens uniformisés, payés avec des slogans et formés à croire que chaque coup de pioche était un pas vers la victoire du communisme. En théorie, ils étaient là pour défendre la patrie; en réalité, ils défendaient une pioche rouillée. Malheureusement, de nombreux jeunes ont perdu la vie: des soldats qui n'ont pas eu le temps de terminer leur service militaire obligatoire ni de voir le communisme triompher. Morts dans des accidents du travail, ils ont été enterrés en silence et sont tombés dans l'oubli, à l'exception de leurs familles endeuillées, bien sûr. On n'a jamais rien écrit à leur sujet, car dans la presse de l'époque, on ne mourait pas; au mieux, on «enregistrait un incident mineur dans le processus de construction socialiste». Certains ont été écrasés par des machines, d'autres ensevelis sous des éboulements ou terrassés par l'épuisement. Pas de croix, pas de commémoration, juste une coche dans un rapport interne et un nouveau «héros anonyme du travail». Officiellement, personne ne mourait à «Dilibau». Officieusement, la terre roumaine recèle encore aujourd'hui beaucoup plus de soldats tombés sur l'autel du «travail patriotique» que le nombre de ceux qu'un général roumain a jamais envoyés à des batailles perdues d'avance.



«Les chanceux»

Ils étaient affectés aux travaux agricoles les plus faciles, comme la récolte des poivrons (George) ou des pommes de terre (Angelo). Les «glorieux légumes du communisme victorieux» (texte de propagande). Lorsque nous cueillions un poivron ou une pomme de terre bien dodu, nous avions l'impression d'avoir gagné une médaille pour une production de qualité. En effet, on avait commencé notre service militaire obligatoire par l'apprentissage du front du «champ». Pas n'importe quel champ, mais le vaste front agricole de la patrie. Nous étions certes une «unité de missiles antiaériens», mais les missiles restaient sagement dans leurs hangars pendant que nous récoltions du maïs, des pommes de terre ou des poivrons. Au-delà de la défense de son espace aérien, la patrie avait en effet besoin de jeunes bras pour nourrir son estomac communiste affamé. Nous étions en fait une armée agricole temporaire, les missiles n'étant que de la décoration. Un peu comme un piano coûteux dans une maison où personne ne sait jouer, mais qui fait bien sur les photos. Heureusement, cela n'a pas duré longtemps, pour cause de «opérationnels».



«Opérationnels»

C'est le mot que nous avons entendu le plus souvent au cours des premières semaines. Il signifiait que nous devions apprendre le plus rapidement possible tout ce qu'il fallait pour pouvoir manœuvrer les systèmes complexes des missiles aériens. En effet, par on ne sait quelle erreur de la part des bureaucrates de l'armée, nous avions été affectés aux unités militaires de défense aérienne dotées de missiles Volkhof. C'était le dernier cri de l'époque, l'équivalent du Patriot d'aujourd'hui. Une fois arrivés dans l'unité, les commandants nous ont immédiatement affectés à des postes clés. Moi, Angelo, j'ai été désigné comme «lanceur»: je devais préparer le missile pour qu'il soit «prêt à l'emploi». George, lui, était «opérateur de tableau»: il calculait les trajectoires possibles de la cible et déterminait le meilleur moment pour lancer le missile afin de l'intercepter. Un travail aujourd'hui réalisé par des ordinateurs, mais qui n'existaient pas à l'époque. Nous avons ensuite passé la majeure partie du temps imparti à étudier théoriquement le matériel et à effectuer des exercices pratiques. Avec des conséquences inattendues, mais heureuses: nous avons eu moins d'heures de cours de «politique et idéologie» et de «travail patriotique» qu'il était la norme dans l'armée communiste roumaine. Une fois «opérationnels», nous avons été répartis sur nos postes et avons commencé le travail. George est resté dans son unité d'affectation initiale et est devenu l'opérateur principal du «tableau» de son unité. En échange, moi, Angelo, j'ai été affecté à une autre unité au bout de quelques semaines. Des canons antiaériens très modernes pendant la Seconde Guerre mondiale. J'ai fait le malin et, au lieu de me former à de telles antiquités, je suis devenu tireur d'élite (histoire racontée ici...). D'où la suite...


Angelo et le groupement de gros bras

Le 17 décembre: le peuple comme l’ennemi

C'était un dimanche, jour de repos même pour les communistes. Un jour où nous flânions habituellement dans l'unité sans faire grand-chose. Mais pas ce jour-là. Devant l'unité entière, convoquée en urgence absolue et massée devant le QG, le commandant a annoncé, la voix tremblante, avoir reçu la consigne de combat «Radu cel Frumos». Cela signifiait une attaque imminente de la part d'une puissance étrangère. Selon le manuel de procédures militaires, nous devions constituer une «force d'intervention»: une formation de combat prête à entrer immédiatement en action et à contenir l'ennemi jusqu'à ce que toute l'unité soit prête à combattre. Telle était la théorie. Dans les faits, de tels groupes ont été utilisés pour réprimer la révolution à Timisoara les 17 et 18 décembre, puis à Bucarest le 21 décembre. Lorsque le commandant a demandé des volontaires, plusieurs de mes camarades de Bucarest et moi-même avons répondu en hurlant: «Nous! Nous!» Stupeur parmi les officiers: nous étions les premiers à partir en pause et les derniers à travailler. Nous étions les «tire-au-flanc», des experts absolus dans l'art de «se foutre de l'armée». En effet, nous venions des quartiers les plus «huppés» de Bucarest, où la débrouillardise était ingurgitée avec le lait maternel. C'est ainsi que nous avions «flairé» le mensonge, pressenti qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Au lieu de suivre le mouvement comme des moutons, nous voulions conserver un minimum d'indépendance et de liberté d'action. Isolés du monde dans notre caserne, nous ignorions encore que la Révolution avait déjà commencé à Timișoara. Et qu’en réalité, l'«ennemi» était le peuple roumain, révolté contre Ceaușescu.


Le 18 décembre: le lieutenant «cosmique»

Nous devions nous entraîner au combat d'infanterie que nous aurions dû mener en cas d'attaque ennemie hypothétique. Selon notre manuel, comme si l'ennemi allait respecter cela! À la tête de notre «formation», on a nommé le lieutenant Nedu. Officier d'artillerie, il avait oublié, s'il ne l'avait jamais su, toute connaissance du combat d'infanterie ou en zone urbaine. Sa tête? À l'apparence, il n'avait rien à envier aux héros romains tels que César, Trajan ou Auguste; en réalité, il y avait le vide intersidéral. Pour nous, il était donc le commandant idéal, qu'on pouvait manœuvrer à volonté. La journée a commencé par ce qu'il croyait être une préparation militaire spécifique à l'infanterie. En réalité, il s'agissait d'une pâle copie de ce qu'il avait vu dans des films russes sur la Seconde Guerre mondiale. C'était tellement dépourvu de tout lien avec la réalité que certains de mes collègues ont envisagé de le remplacer; ils pensaient maîtriser des techniques de combat modernes, comme celles présentées dans les films américains populaires de l'époque, tels que Mad Max ou Rambo. Je les en ai vite dissuadés. En échange, je lui ai proposé de se reposer et de nous laisser continuer seuls. Fatigué après une nuit blanche passée avec l'une de ses amantes, il n'attendait que ça pour se reposer le reste de la journée. Et nous aussi, mais uniquement physiquement. Nos cerveaux, eux, ont continué à réfléchir à ce qui se cachait derrière cette alerte. Nous avons découvert la vérité le soir, en discutant avec les soldats responsables des communications radio.



Le 19 décembre: Le défilé des rebelles

Ce jour-là, notre lieutenant avait prévu de nous faire travailler le «pas cadencé». Il voulait nous faire défiler devant le quartier général de l'unité en fin de journée afin de montrer son professionnalisme à ses supérieurs. Nous devions marcher en frappant le sol avec une telle force que cela devait résonner comme un «coup de canon», selon l'artilleur de notre chef. Dans la réalité, chacun marchait à son rythme et l'ensemble ressemblait à un tir de mitrailleuse. Hébété, le lieutenant se demandait ce qu'il avait fait pour se mettre les dieux du panthéon communiste à dos et se retrouver contraint de faire de l'instruction avec de tels soldats, de véritables catastrophes sur pattes! Pour qu'il cesse de nous tourmenter avec ses prétentions ridicules, nous lui avons donc proposé de défiler en chantant. J'ai choisi un chant patriotique de la Grande Guerre. Il parlait d'aller à la guerre pour libérer «Ardeal» (la province mieux connue sous le nom de «Transylvanie») de la domination de l'Empire Austro-Hongrois. Cette chanson était également très populaire à l'époque, car les larbins de Ceaușescu prétendaient que la Hongrie allait nous attaquer pour reprendre cette province. Et que la révolte populaire de Timișoara avait été fomentée par les Hongrois (mon œil!). Pour nous, cette chanson avait une signification particulière: le premier vers de la deuxième strophe disait «Ardealul, Ardealul nous appelle». Dans nos têtes, nous remplacions «Ardeal» par Timișoara et la révolte contre le dictateur Ceaușescu. À la fin de la journée, nous sommes allés défiler autour du QG. Deux fois. Lors de notre troisième passage, le commandant est sorti du bâtiment. Il a chaleureusement félicité notre lieutenant pour la «qualité exceptionnelle de notre instruction», mais il nous a ordonné de cesser. Personne ne pouvait plus travailler à cause du bruit.



Le 20 et le 21 décembre: «Chuck Norris» et Timişoara

Le 20 décembre, notre chef a tenté de nous enseigner des techniques de combat rapproché en s'inspirant de ce qu'il avait vu dans des films avec Bruce Lee, Chuck Norris et d'autres acteurs pratiquant les arts martiaux. Le résultat a été si pénible que mes camarades lui ont vite conseillé d'abandonner et de me déléguer cette tâche, en raison de mes années de pratique du karaté. Ils ont probablement regretté cette idée par la suite, car je leur ai infligé des séances d'entraînement très physiques, violentes et sans aucune pitié. Lorsqu'ils ont tenté de protester, je les ai fait taire en disant: «Faites ce que je vous demande. Quand vous vous retrouverez face à face avec un ennemi, ce sera sa maman qui pleurera, pas la vôtre.» Grognons, mais reconnaissants que j'avais raison, ils m'ont obéi sans broncher. C'est ainsi que je suis devenu le dirigeant du groupe. Officieusement, mais pour le bien. Chaque jour, nous revenions du champ d'entraînement tard dans l'après-midi. Épuisés, mais assoiffés de nouvelles que nos camarades partageaient avec nous. Le soir du 21 décembre, nous nous sommes couchés habillés et armés, une fois que nous avons appris que la Révolution s'était étendue à Bucarest.


Le 22 décembre 1989, la chute

Ce matin-là, on nous a demandé d'aller à l'arsenal et d'y attendre. Le cabinet de Ceaușescu avait donné l'ordre de nous envoyer à Bucarest «pour défendre le pays» (mon œil!). Mais le commandant de notre unité a demandé que l'ordre soit confirmé par ses supérieurs, ce qui n'a jamais été fait. Il était presque 10 heures quand quelqu'un — un soldat ou un officier, je ne me souviens plus — est entré en claquant la porte et haletant, et a lancé: «Ils ont tué Milea.» Le général Milea était le ministre de la Défense, un inconnu pour nous, pour lequel nous n'éprouvions ni sympathie ni respect d'ordinaire. Mais à ce moment-là, il incarnait «l'armée» et c'était devenu une sorte de «nous contre eux». Peut-être de moi, peut-être de quelqu'un d'autre, peut-être plusieurs en même temps, un cri retentit: «Cioroiu doit payer!». Il était «l'officier du contre-espionnage», le représentant de la «Securitate» dans notre unité. Nous sommes partis le chercher partout, armes à la main, balle dans le canon, discutant entre nous, nous disputant même pour savoir qui aurait le droit de tirer le premier sur lui. Nous ne l'avons pas trouvé; il s'était déjà enfui et n'était jamais revenu dans notre unité. Notre recherche a pris fin vers midi, lorsque nous avons entendu des hurlements au loin. Nous avons couru dans cette direction, prêts à tirer. Mais à mesure que nous nous approchions, nous avons compris qu'il s'agissait de cris de joie: Ceaușescu et Elena s'étaient enfuis en hélicoptère. Le grotesque de l'histoire, c'est qu'ils ont été abandonnés au bord d'une route, puis capturés. Un couple qui avait commencé son règne dans la gloire et qui le terminait avec de la boue d'hiver sur ses chaussures, en se cachant dans un champ de maïs.



Du 22 au 25 décembre: le Coup d’État et la guerre électronique

Malheureusement, cette joie fut de courte durée. Craignant de perdre la Roumanie, les Russes ont poussé leur homme lige, Ion Iliescu, à revendiquer le pouvoir par l’intermédiaire d’un coup d'État, le soir du 22 décembre. Par la suite, la Roumanie a été le théâtre d'un conflit sanglant entre les forces du «Bien», menées par Iliescu, et les «terroristes», soi-disant des fidèles de Ceaușescu qui voulaient le ramener au pouvoir. Ce fut en effet son allié, le général Stănculescu, chef de l'armée, qui a fabriqué ces «terroristes». Il s'agissait de groupes de soldats provenant d'unités distinctes et envoyés pour sécuriser la même place, sans aucune coordination entre eux. Se rencontrant au même endroit, dans un contexte de psychose généralisée, ils se sont tirés dessus, chaque groupe étant convaincu que l'autre était composé de «terroristes». Angelo et ses camarades ont échappé de justesse à un tel sort en pactisant avec eux à Fetești, à 120 kilomètres de Bucarest, dans la nuit du 22 au 23 décembre (une histoire racontée dans «Le Réveil du Mammouth»). Dans son unité, George a combattu des «terroristes» en tirant aveuglément sur des trains de marchandises qui passaient à proximité (une histoire racontée ici…). Plus «chanceux» qu'Angelo, George a également connu la guerre électronique initiée par les Russes pour soutenir le coup d’État d’Iliescu. Cette guerre consiste à créer des cibles fantômes grâce à des techniques avancées de brouillage actif et passif, d'interception de signaux et de manipulation des échos radar. Les systèmes de défense se retrouvent ainsi à lutter contre des ombres, consommant des ressources réelles contre des menaces inexistantes.


George et la Patte du Moscou

23 décembre, tard dans l'après-midi: le repos

J'avais fini par m'habituer à l'anormal, comme si le surnaturel avait reçu l'ordre de s'incorporer et de signer le registre. Rien de ce que je vivais n'était normal. Toutefois, l'esprit du soldat d'une armée communiste avait une qualité rare: il s'adaptait à l'absurde comme à la caserne, sans commentaires et avec le manteau trop serré sur les épaules. À partir du 17 décembre, nous étions en état d'alerte. Une alerte qui ne hurlait pas, mais sifflait doucement, telle une balle perdue dans l'air glacial. Je ne savais rien de mes proches, rien d'Angelo. Le silence entre nous était plus lourd qu'un sac à dos plein. J'étais isolé, comme une sentinelle oubliée sur un bastion de brouillard. Et pourtant, ce jour-là, il faisait beau, un beau suspect. Le soleil trônait dans le ciel, tel un général satisfait de son inspection, et la lumière tombait sur la caserne avec une indulgence presque insolente pour un jour d'hiver. Ce genre de lumière vous fait croire que la vie pourrait être simple, sans ordres de commandants incapables, sans balles ni rumeurs. Je suis assis dans le centre de commandement et j'espère que la journée se terminera dans le calme. Je m'allonge sur le dos sur les deux marches en bois qui me servent de «canapé». L'une est étroite, l'autre dure; ensemble, elles forment un ensemble ergonomique approuvé par le Ministère de la Survie!



Le bois

Il grince sous mon poids, comme un soldat qui commente l'ordre, mais qui se tait à la fin, par discipline. Le kalachnikov est à côté de moi, appuyé comme un camarade de confiance. Un silence fait de poussière et de planches m'enveloppe. À chacun son royaume. Dans ce calme apparent, le mystère flotte comme un brouillard invisible. Je sens que quelque chose se prépare, qu'une nouvelle histoire bouillonne sous cette lumière pure. J'attends, avec une résignation militaire, la peur bien dissimulée, l'œil tourné vers le ciel. Car en ces temps-ci, même le soleil n'est plus le soleil; c'est le projecteur d'une scène que nous jouons sans répétition.


Le commandant

Le commandant de mon unité fait alors son apparition, en provenance du mess des officiers, temple sacré de la pomme de terre frite et de l'optimisme postprandial. Il s'arrête et lance une blague de caserne, une de celles recyclées depuis l'époque des guerres médiévales. Il rit tout seul, satisfait, comme un général qui se serait décerné lui-même une médaille. J'espérais qu'il ne me verrait pas, mais c'est peine perdue. Dans l'armée communiste, l'invisibilité ne dispense pas d'être présent. Il me fixe brièvement, puis, sans préambule, me dit de prendre mon arme et de le suivre dehors. Son ton est calme, ce qui, dans l'armée, est plus dangereux qu'un cri. Je ferme mon col avec le bouton, comme si je fermais une porte sur le confort, je prends mon arme et mon chargeur, puis je monte les escaliers vers la surface. Chaque marche résonne comme un pas vers une histoire qui ne présage rien de bon. En haut, le soleil brille d'une lumière presque tropicale, mais nous sommes à l'abri sous d'immenses filets de camouflage. Ils ressemblent à des toiles d'araignée jetées dans le ciel, destinées à attraper non pas des mouches, mais des avions. L'air sent l'hiver et le mystère.


L'ordre

Je dois garder les yeux rivés sur le ciel et abattre tout ce qui bouge. Avec l'arme qui m'a été fournie. Je regarde mon AK-47 en piteux état. Je le tiens dans ma main comme une canne à pêche rouillée et je me demande quel poisson cosmique je suis censé attraper. Que dois-je abattre? Les nuages? Un moineau aux intentions hostiles? Un insecte soupçonné d'espionnage? Si un hélicoptère apparaît, je peux éventuellement le saluer conformément au règlement, sans l'intimider. Dans ma tête, la voix intérieure sarcastique me souffle: «Ton commandant se croit mener une bataille stratégique contre des forces aériennes imaginaires.» De ma bouche sortent toutefois les mots réglementaires: «Oui, chef, j'exécute l'ordre!» que je prononce d'une petite voix affaiblie par les efforts surhumains de contenir le rire fou qui me secoue intérieurement. Et pour que rien ne s'arrange, ma voix intérieure me chuchote en plus que si je tire assez fort, je pourrai peut-être même vaincre la gravité. Le commandant part et je reste en position. Les yeux levés, les yeux rivés sur le ciel comme un pauvre astronome, je suis la sentinelle de l'infini.


L’hélicoptère

Soudain, le miracle se produit: j'entends un bourdonnement sinistre, un grincement aérien, exactement comme celui des charrettes aux roues bancales des ferrailleurs qui passaient dans la rue de notre enfance, chargées de ferraille et d'une dignité ébranlée. Un son qui n'annonce pas le progrès technologique, mais sa fin. Je lève les yeux et je le vois: un hélicoptère qui ressemble à une épave sortie d'un musée de l'improvisation flotte au-dessus de nous. Un vaisseau volant tout droit sorti de l'univers de Jack Sparrow, mais sans charisme ni bande sonore. Une maudite machine qui avance, avance, sans donner le moindre signe qu'elle souhaite s'arrêter ou demander la permission. Le bruit s'intensifie. L'air commence à vibrer. Les filets de camouflage tremblent comme les pages d'un livre mal relié. Et soudain, dans un accès de lucidité mêlé de panique, je sors de ma cachette. Le soleil me frappe directement les yeux. Mon cœur bat la chamade dans mes tempes. Avec une peur immense, cette peur froide qui vous redresse le dos et vous rend étroit d'esprit, je lève mon arme. Pendant une fraction de seconde, je pense que cet ordre n'est qu'une mauvaise blague. Que personne ne puisse croire que je puisse négocier avec une machine volante, moi, avec mon Kalasnikov fatigué. Et pourtant, la machine arrive.



Le tir

Je pointe le canon vers la cible métallique. Je vise. À cet instant, entre moi et le ciel, il n'y a plus de philosophie, mais un ordre. Et je tire. Les 30 balles réglementaires sortent du canon avec une fureur disciplinée. Une rafale de tirs. Leur bruit déchire l'air, comme si j'essayais de coudre le ciel avec du fil de plomb. C'est un geste à la fois absurde et héroïque. C'est comme si l'on jetait des pierres dans une tempête en espérant qu'elle s'excuse. Les coups de feu résonnent dans mes oreilles, mon cœur bat la chamade dans ma poitrine et, au-dessus de moi, l'épave volante poursuit sa route. En bas, avec ma Kalachnikov, je défends la frontière entre la réalité et le délire. Si quelqu'un avait observé la scène de l'extérieur, il aurait juré qu'il s'agissait d'une comédie militaire. Pour moi, à ce moment-là, c'était la bataille la plus sérieuse que j'avais jamais menée contre le ciel. Je vois mes balles sortir docilement du canon, puis devenir soudain anarchiques quelques mètres plus haut. Elles volent dans toutes les directions, comme des recrues ayant perdu leur peloton. Le ciel semble criblé d'intentions, mais pas de précision.


Le miracle

Une balle égarée, peut-être la plus paresseuse du chargeur, décide de trouver le sens de son existence. Elle frappe quelque part, vers l'hélice de soutien arrière. Je ne sais pas s'il s'agit de physique balistique ou d'une pure intervention divine en uniforme kaki. Ce qui est certain, c'est que le «miracle de la technologie militaire roumaine», ce chef-d'œuvre d'improvisation aéronautique, commence à trembler. La vieille guimbarde passe au-dessus de moi en vacillant de toutes ses articulations métalliques, telle une personne âgée qui sortirait trop brusquement d'une taverne. Elle laisse derrière elle une épaisse traînée de fumée qui sent le kérosène et l'orgueil blessé. Le rotor semble se disputer avec le reste du fuselage. L'air vibre, la terre retient son souffle. Ce moment de courage militaire mêlé de pure folie dure en réalité dix secondes tout au plus. Dix secondes durant lesquelles je suis à la fois l'artillerie antiaérienne, un héros officieux et un candidat à la cour martiale.


La fin… inattendue

Puis, j'entends des pas. Attirés par mes coups de sifflet, les balles réglementaires et le vacarme de l'épave volante, deux silhouettes apparaissent: le commandant et son aide de camp, dont les visages ne présagent rien de bon. Ils arrivent à l'improviste, tels des procureurs de l'absurde. Au début, ils ne disent rien. Ils m'attrapent par la manche et me tirent en arrière, vers les profondeurs du poste de commandement, comme si j'avais déclenché la Troisième Guerre mondiale avec un chargeur de 30 cartouches. Je descends les escaliers presque en pilote automatique. Le bois grince à nouveau, mais cette fois, cela sonne comme un verdict. «C'est fini pour moi», me dis-je. Je vois déjà mon livret militaire s'étoffer d'un nouveau chapitre: «Tentative de duel avec le ciel». Dans la pénombre relative du bunker, le soleil disparaît, l'héroïsme s'évapore et les restes d'adrénaline me palpitent dans les tempes. Là-haut, la vieille guimbarde cherche probablement un endroit où atterrir en catastrophe. En bas, je cherche un argument qui pourrait me sauver. Trente minutes plus tard, le téléphone sonne. Ce son bref et métallique qui, dans l'armée, n'annonce jamais de bonnes nouvelles, mais seulement des nouvelles officielles. Je sais que c'est à propos de moi. À propos de mon «exploit» antiaérien. Et, comble du comble, je m'en fiche. Après avoir tiré dans le ciel et vu une épave trembler comme de la gelée mécanique, toute conséquence semble n'être qu'une note de bas de page. Une voix de femme, calme et protocolaire, informe le commandant qu'il va être mis en relation avec un général de corps d'armée. Le ton est neutre, mais pour moi, cela sonne comme le prélude à une exécution administrative. Puis, j'entends le début de la conversation: «Qui est le crétin qui nous a tiré dessus pour nous tuer?» La formulation est directe, sans métaphores. Militaire jusqu'à la moelle. Le crétin en question, c'est moi, le soussigné. Mon cerveau commence à se mettre en veille, comme un soldat qui se cognerait la tête contre son propre héroïsme. Toutefois, la procédure s'arrête soudainement lorsque j'entends la réponse de mon commandant: «Mon général, votre appareil nous a été signalé comme cible légitime à abattre.» Je suis tellement choqué que le sens de la conversation m'échappe pour le moment. Je le comprendrai quelques heures plus tard.



Même journée, tard dans la soirée: le tir des missiles

J'étais devant mon «tableau». Je recevais des cibles en rafales, les unes après les autres. Je les plaçais sur le tableau, je les comparais, je les traçais, avec un dévouement qui, dans une vie normale, aurait dû servir une cause plus noble que le chaos. Chaque cible était un avion ou un hélicoptère (heureusement, il n'y avait pas de drones en 1989). J'étais à la fois un soldat et un scribe dans une guerre électronique absurde, où chaque point sur le tableau pouvait signifier la vie ou la mort. Ou, plus probable, la panique pure. Les coordonnées arrivaient de la salle radio en un torrent saccadé, avec les voix tremblantes des opérateurs, comme si les ondes elles-mêmes étaient en crise. Lors d'une journée d'entraînement normale, nous opérions deux cibles en parallèle, trois au maximum. J'ai actuellement moins de dix-sept cibles sur mon tableau. Des avions, des hélicoptères ou les deux. Ils sont inconnus, étrangers, non identifiés et hostiles. Je commence à réaliser que quelque chose ne va vraiment pas. Je le signale au commandant. Il est devenu pâle, mais m'a répondu mécaniquement: «Guerre électronique, opérateur. Ne t'arrête pas. Nous sommes en état de guerre. Suis les règles et fais ton devoir.» Puis il a appelé le Haut Commandement pour l'informer et demander des instructions. L’ordre reçu était clair et sans équivoque: «Continuez à surveiller et n'hésitez pas à suivre les procédures d'interception.» Quelques minutes plus tard, deux cibles sont entrées dans notre périmètre d’interception. J’ai vérifié une nouvelle fois mon manuel. Mes mains tremblent, mes yeux sont embrumés, mais je peux facilement lire le texte: donner le signal que les cibles se trouvent à portée de tir. J’ai frappé deux fois sur la vitre du commandant pour lui signifier que les cibles étaient dans le périmètre. Il était blanc comme un linceul et a donné l'ordre: «Feu». Nous avons tiré. Deux missiles ont été lancés vers des cibles qui n'existaient pas dans la réalité physique. Deux missiles Volhov M3, des missiles russes lourds et précis uniquement sur le papier, ont été lancés dans le ciel roumain. Vers quoi? Vers des ombres. Vers de fausses cibles. Mon rôle dans cette scène était minime, mais bien réel: j'ai envoyé des missiles contre les fantômes d'une guerre qui n'aurait jamais dû avoir lieu.


L’enquête

Après quelques jours, la poussière est retombée et l'enquête inévitable a été menée. Les enquêteurs du ministère de la Défense posaient des questions froides et évitaient à tout prix d'aborder le sujet principal. La conclusion? Sobre, officielle et ridicule: «Le lancement a été provoqué par des désinformations électroniques réalisées par des éléments terroristes, avec des brouillages coordonnés destinés à saboter la défense de la patrie face à des acteurs étatiques étrangers inconnus.» «Inconnus», mon œil. Bien sûr, pas la moindre trace de culpabilité dans le rapport concernant nos «amis» de l'Est. Les maudits Russes. Les seuls à avoir les capacités et l’intérêt de le faire.


Épilogue

Quelques jours plus tard, devant toute l'unité en formation de parade : les soldats alignés, les visages impassibles, les respirations synchronisées. Le commandant m'appelle par mon nom. Je marche au pas. Je m'attends à une réprimande, à un rapport, à une punition exemplaire. Je me prépare intérieurement à une rétrogradation morale. Et puis vient la surprise. Sans explications, sans parenthèses, sans introductions épiques, je suis félicité pour «l'exécution exacte des ordres». EXACTE! Le mot tombe sur moi comme une médaille lancée au hasard. On m'accorde le grade de caporal. Puis, comme si l'absurde ne suffisait pas, je reçois également une permission de trois jours.


A la place des conclusions

Je suis entré soldat dans un régime qui vacillait. Je suis sorti caporal d’un pays qui réapprenait à marcher. Entre les deux: un hélicoptère branlant et trente cartouches. Deux roquettes tirées sur des fantômes et toutes les munitions de l'unité consommées en une nuit de tirs sur des trains «terroristes» (mon œil!) Une promotion qui défie tout manuel de logique militaire. Et l'Histoire, riant sous les filets de camouflage. Et c'est ainsi que se termine mon compte rendu de soldat révolutionnaire à 19 ans. Là, au milieu du chaos, entre les planches et les hélicoptères, entre les ordres absurdes et les rêves de liberté. La Roumanie se réveillait, comme un éléphant étourdi qui ne sait pas encore s'il pleut ou s'il fait beau. Moi, petit point dans la grande histoire, j'ai appris que les révolutions ne s'accompagnent pas d'applaudissements et de lumières éclatantes. Mais de fumée, de poussière et d'absurdités administratives, où les rapports officiels justifient l'impossible et ridiculisent l'héroïsme. Et, ironiquement, c'est au milieu de ce théâtre tragique que j'ai compris que la liberté se gagne à la sueur de son front, dans la peur et avec une pointe d'humour noir — car, en fin de compte, si l'on ne rit pas de l'absurdité du monde, on risque de pleurer sur sa stupidité.

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