top of page

LE LAC ROȘU, LE TEMPLE SUBMERGÉ DES CARPATES ROUMAINES

Dernière mise à jour : 1 janv.

Je me souviens encore de ma première visite au Lac Roșu (Lac Rouge), Roumanie, un moment qui m'a marqué à vie. La route à travers les Gorges de Bicaz, avec ses hautes parois et les longues ombres des falaises, semblait préparer l'âme à ce qui allait suivre.


Les gorges de Bicaz sont la porte d'entrée du Lac Roșu.
Les gorges de Bicaz sont la porte d'entrée du Lac Roșu.

Une fois arrivé au ponton situé au pied du lac, j'ai loué l'un des magnifiques bateaux colorés et je me suis aventuré sur le miroir silencieux de l'eau. Le premier choc a été visuel: bien que son nom évoque le sang et la catastrophe, le lac présente des nuances verdâtres, mystérieuses, d'une pureté presque irréelle. Dans certaines zones, plus près du rivage, l'eau claire permet de voir le fond. Les poissons qui se déplacent parmi les vieux troncs de sapins immergés ajoutent une dimension presque magique à l'expérience. Toucher les troncs en cours de pétrification, sentir leur texture froide et dense, procure une sensation électrisante qui coupe le souffle et donne l'impression de participer à un rituel secret de la nature.



Lac Roşu n'est pas seulement un sujet d'étude géologique ou une histoire lue dans les livres. L'expérience directe — pagayer parmi les troncs, sentir la fraîcheur de l'eau et le silence qui vous enveloppe — fait se confondre légende et réalité. Ici, l'histoire des tremblements de terre et des glissements de terrain se mêle aux mythes du village englouti, et les noms Gyilkostó ou Mördersee prennent tout leur sens à l'ombre des sapins pétrifiés. Je vous invite à participer à cette excursion incroyable, où chaque coup de pagaie, chaque contact avec les troncs et chaque pas sur les sentiers environnants vous rapproche d'un lieu unique. Lac Roşu ne se visite pas seulement, il se ressent, il se respire, et parfois, il vous suit du regard, silencieux, comme un souvenir qui ne veut pas être oublié.


Lac Roșu est l'un de ces rares endroits qui semblent se situer à la frontière entre géologie et légende, entre rigueur scientifique et murmures des forêts des Carpates. Situé au pied de la montagne Hășmașul Mare et surveillé en silence par les gorges de Bicaz, il est né dans un moment de violence: le 23 janvier 1838, à 18 h 45, un versant entier s'est effondré, fermant la vallée et créant, du jour au lendemain, un nouvel univers. Aujourd'hui, le calme de l'eau ne laisse rien deviner de ce chaos initial; seuls les vieux troncs dressés tels des doigts livides depuis les profondeurs rappellent la forêt ensevelie sous le miroir.



Les chiffres sont froids, précis, presque inappropriés pour un endroit comme celui-ci: un périmètre de 2 830 mètres, une superficie de 114 676 mètres carrés et un volume d'eau de 587 503 mètres cubes, tels que mesurés en 1987. Mais au-delà de ces chiffres se trouve l'expérience directe du lac: la sensation de marcher à une autre altitude, à 983 mètres d'altitude, où l'air est plus transparent, où l'odeur de la résine est plus intense et où la lumière semble filtrée par une couche invisible de mémoire.


Un amphithéâtre naturel fermé, régi par ses propres lois

La route menant au Lac Roșu, que vous montiez lentement les lacets de Bicaz ou que vous veniez de la ville de Gheorgheni, située à seulement 26 km, crée une tension narrative naturelle. Jusqu'au dernier moment, le lac reste invisible. Puis, soudain, il s'ouvre comme une scène éclairée: la couleur de l'eau passe du vert foncé au turquoise pâle selon les nuages qui défilent sans cesse. Le lac vit dans un amphithéâtre naturel presque clos. Au nord, les montagnes Suhardul Mic et Suhardul Mare se penchent vers l'eau, telles deux témoins silencieux.


Au sud-ouest, les montagnes de Podu Calului forment une barrière compacte, tandis qu'au nord-ouest se dressent les montagnes de Licaș et de Kis-Havas, avec leurs ravins sombres et leurs sources cachées. Le Csíki-Bükk ferme l'horizon au nord-est, tandis qu'à l'est s'élève solennellement «Muntele Ucigaș» (le Mont Meurtrier), un nom qui ne peut être prononcé sans frisson tant il est profondément ancré dans les légendes locales. Cette couronne de sommets crée une résonance acoustique unique: les sons s'éteignent, la lumière s'atténue et le silence devient presque matériel, comme une toile tendue au-dessus de la vallée; un silence qui oppresse, mais qui protège aussi.



Le lac est alimenté par quatre ruisseaux principaux (Verescheul ou Roșu, Licașul, Oii et Suhardul) et douze autres cours d'eau temporaires. Chacun d'entre eux descend à son propre rythme, apportant des sédiments, de l'eau froide et le murmure des saisons. «Verescheu» porte en lui l'ombre rougeâtre de son nom, «Licașul» traverse la forêt en longues lignes souples et «Suhardul» descend abruptement, à l'image de la crête dont il est issu.


La géologie de sa naissance: entre hypothèses, tremblements de terre et silence de la montagne

Bien que le lac Rouge soit une formation récente, l'année exacte de sa naissance fait encore débat. Selon le géologue Franz Herbich, il serait né en 1838, à la suite du tremblement de terre du 11 janvier et des fortes répliques de février. Ferenc Puskás mentionne toutefois l'année 1837, lorsque de violentes tempêtes auraient déstabilisé les versants. Quelle que soit la date exacte, le mécanisme ne fait pas débat: une immense masse d'argile glaciaire s'est détachée du versant nord-ouest du Ghilcoș, a glissé et a obstrué la vallée. Puis, le silence. Puis l'eau.



La forêt de sapins a été inondée. Les troncs pris au piège ont commencé à se pétrifier lentement, formant aujourd'hui une sorte de temple englouti: une forêt fantomatique qui émerge par fragments de la surface de l'eau. Au cours des premières années, le lac était beaucoup plus grand: il s'étendait sur un kilomètre supplémentaire en amont. Avec le temps, le barrage naturel s'est érodé et le niveau de l'eau s'est stabilisé. Du point de vue de la géologie roumaine, le Lac Roșu est le plus important lac de barrage naturel du pays. Le Lac Bălătău, rarement mentionné et presque oublié, se classe en deuxième position, une note en bas de page à côté de la monumentalité du Lac Roșu.



La légende qui traverse les eaux: un village disparu et un nom impossible à oublier

Même en abordant le Lac Roșu sous l'angle strict de la science, le lieu n'échappe pas au magnétisme de la légende. Née lorsque la région appartenait encore à la Monarchie Austro-Hongroise, cette légende nous raconte une histoire cruelle qui perdure: un village entier aurait été englouti par un glissement de terrain, avec ses maisons, ses animaux et ses habitants. L'eau accumulée après la tragédie aurait alors pris une teinte rougeâtre, comme un mélange de sang et de boue. D'où son nom hongrois, Gyilkostó, qui signifie «lac meurtrier». Il en va de même pour le nom allemand, Mördersee. Le nom a précédé les explications scientifiques. Il a successivement été appelé «Lac de la Pierre Rouge» (en 1864), puis le «Lac du Meurtrier». Ce n'est qu'à partir de 1936 qu'il est définitivement entré dans l'usage sous le nom de «Lac Rouge» (Lac Roşu en roumain). Le ruisseau Rouge, chargé en oxydes et hydroxydes de fer, a donc teinté l'eau du lac, mais aussi la légende, d'une couleur inoubliable. Derrière ces histoires se cache cependant quelque chose de plus profond: le fait que cet endroit n'a jamais été uniquement géologique. Il a toujours été mémoriel aussi.



Flore et faune: un monde qui vit au rythme de la montagne

Le paysage qui entoure le lac est un manuel vivant d'écologie subalpine. Les forêts sont dominées par le sapin (Picea abies), le sapin blanc (Abies alba) et le pin sylvestre. Sur les rochers calcaires poussent des fleurs: l'edelweiss, l'œillet des Carpates et le genévrier nain. Dans les zones humides, on trouve de grandes fougères, des mousses épaisses et des joncs, tandis que les clairières sont couvertes de primevères au printemps. La faune complète ce tableau avec une discrétion parfaite. Ours, cerfs, renards, sangliers et lynx hantent les lisières de la forêt, restant le plus souvent invisibles pour les randonneurs. Les eaux froides abritent des truites indigènes, des ombles et des barbeaux, tandis que le lac accueille des canards sauvages et des hérons. Parfois, on peut même y voir de grands corbeaux qui semblent mieux connaître que les humains l'atmosphère particulière de cet endroit.


Le climat – entre thérapie naturelle et calme profond

La vallée du Lac Roșu bénéficie d'un microclimat unique: à l'abri des vents et enclavée entre des parois montagneuses, elle offre une atmosphère calme et dense. La température moyenne pluriannuelle y est de 8 °C, soit plus que dans les dépressions voisines. L'air y est pur et saturé d'aérosols de conifères. La combinaison de l'altitude, du calme et de la résine crée un état de régénération physique et psychique difficile à égaler. Il n'est donc pas surprenant que, dès 1900, la région soit devenue un centre balnéaire et récréatif. Au début, seuls quelques voyageurs venaient «prendre l'air». Aujourd'hui, ils sont des milliers à venir, mais la tranquillité des lieux est restée intacte.


Des randonnées – accès à une autre forme de beauté

Les voyageurs peuvent monter au sommet de Suhardul Mic pour profiter de la vue la plus spectaculaire sur le lac. Le trajet qui traverse les gorges de Bicaz offre un changement de décor, passant de l'eau calme aux falaises verticales et aux arcades calcaires. Les chemins deviennent plus sauvages et plus techniques en direction de Piatra Altarului, le massif rocheux le plus imposant des gorges de Bicaz. En revanche, le panorama récompense tous les efforts.



Ghilcoș, la montagne responsable de la naissance du lac, offre des sentiers moins fréquentés. Ils sont parfaits pour ceux qui recherchent un contact direct avec les forêts profondes, la lumière tamisée et les pentes abruptes du massif.


Dans le miroir d'autres lacs du monde

Il existe des lacs naturels dans le monde: Spirit Lake aux États-Unis, avec ses troncs flottants, né après l'éruption du volcan Saint-Helens; les lacs du Sichuan, en Chine, formés après le tremblement de terre de 2008, qui ont englouti des villages entiers. Ou encore les rares bassins d'Espagne ou de l'Himalaya. Mais aucun d'entre eux n'offre cette combinaison de grandeur carpatienne : forêt pétrifiée et légende ancrée dans le langage local. Lac Roşu n'est pas donc «similaire» à ces autres lacs. Il est différent. Plus personnel. Plus chargé.

Spirit Lake aux États-Unis.
Spirit Lake aux États-Unis.

Le silence vous poursuit

À la tombée de la nuit, la lumière descend en longues marches sur les versants et le lac s'assombrit soudainement. Les troncs dans l'eau deviennent d'abord des silhouettes, puis des ombres, et enfin de simples présences. C'est le silence. Un silence qui ne vous chasse pas, mais qui ne vous laisse pas non plus l'oublier. Lac Roşu est un lieu où la montagne et l'histoire coexistent sans se justifier l'une l'autre. Un espace où le passé catastrophique et le présent calme se côtoient dans la même eau. Un paysage où chaque visiteur ressent, sans savoir pourquoi, qu'il a traversé un lieu où la réalité n'est qu'une des couches existantes. À la fin d'une journée passée ici, lorsque le vent s'éteint sur les pentes, l'eau reste immobile, comme un miroir tendu entre deux respirations. Le lac semble absorber le temps, ne pas le laisser s'écouler. Il reflète à la fois le passé dramatique, le présent limpide et l'avenir encore à inventer. C'est un endroit où la montagne a transformé une fracture en beauté. Où la nature a élevé une tragédie au rang de symbole. Dans le calme du soir, le lac vous apprend qu'il n'y a en fait aucune frontière entre la réalité et le conte, seulement l'eau calme qui les relie.



Commentaires


bottom of page