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L'ÎLE DE LA CHÈVRE: LE SANCTUAIRE MARIN DU DÉBUT DU MONDE

Nous avons quitté Auckland tôt le matin, alors que la ville hésitait encore entre le jour et la nuit. Les bâtiments étaient figés dans une lumière indécise et l'asphalte conservait la fraîcheur d'un calme urbain rare. Dans nos bagages, nous avions des choses simples: une couverture, des provisions pour un pique-nique, des masques et des tubes. Des amulettes modestes, nécessaires pour une rencontre qui s'annonçait plus qu'une simple excursion.


Mes enfants regardaient la route avec une impatience évidente, presque physique. C'était leur première visite dans un sanctuaire marin. Leur première entrée dans un espace où la vie n'est pas menacée, mais laissée libre d'exister. Dans leurs yeux, je lisais ce mélange fragile de curiosité et de crainte qui précède toute véritable découverte.


Les toilettes du designer de Matakana.
Les toilettes du designer de Matakana.

Un monde où le rythme est dicté par la nature

Le trajet vers le nord s'est déroulé sans précipitation, comme un lent et méthodique détachement de la ville, une libération de son bruit métallique. En laissant Auckland derrière nous, nous avons pris la direction de notre destination sur une autoroute impeccable, lisse et sûre d'elle, qui traversait des collines douces comme du fromage affiné, sans hésitation ni regret. Notre première étape a été la petite ville de Matakana. Ce lieu célèbre ne s'affirme ni ne s'exhibe, mais se laisse découvrir avec une discrétion presque aristocratique. Niché entre des vignobles sages et des collines arrondies par le temps et polies par les pluies et les étés répétés, ce coin de terre kiwi (ou néo-zélandais) semble avoir compris une vérité essentielle et rare: la beauté authentique ne s'explique pas, ne se proclame pas. Elle se respire.



Un arrêt. J'ai pris un café dense et chaud, à l'amertume veloutée. Les enfants, eux, ont choisi quelques gâteaux avec une importance cérémonielle qui m'a discrètement ému. Matakana était la pause nécessaire, une halte qui permettait de ralentir le rythme, de prendre une profonde inspiration avant d'atteindre la mer. Plus loin, l'air a changé de manière presque imperceptible. Il s'est aminci, clarifié et a commencé à sentir le sel et la promesse. La mer n'était pas encore visible, mais elle était déjà là, insinuante et sûre d'elle, comme une idée qui précède la forme. Comme une vieille pensée qui cherche son rivage.


Te Hāwere-ā-Maki

L'île de la Chèvre («Goat Island» en anglais), connue sous son nom maori, Te Hāwere-ā-Maki, est une île minuscule: à peine un hectare de terre, soit deux acres et demi de rochers et d'herbe. Elle semble toutefois flotter au bord du monde, suspendue entre l'eau et le ciel. Située timidement au large de la côte nord de l'île du Nord, au nord de la ville d'Auckland, au nord-est de Warkworth et à l'ouest de Little Barrier Island, elle occupe moins une place sur la carte qu'un silence précis dans le paysage, un point d'équilibre où la mer reprend son souffle.


Ce joyau marin se trouve au cœur de la réserve marine de Cape Rodney-Okakari Point, la première réserve marine de Nouvelle-Zélande. Il s'agit d'un territoire d'eaux protégées où les lois humaines s'effacent et où le temps ne se mesure pas en heures, mais au rythme des courants, de la migration des poissons et de la lente patience des récifs submergés.


L’origine du nom

Le nom «Goat Island» porte l'empreinte du pragmatisme austère des premiers navigateurs européens, hommes de calculs simples et d'horizons incertains. Ils laissaient des chèvres sur l'île, comme des survivantes fidèles, un garde-manger vivant confié au temps pour les marins naufragés. Les chèvres, se nourrissant du feuillage sauvage et des arbustes que le vent n'avait pas domptés, transformaient la petite île en un refuge de vie élémentaire. Un dépôt silencieux d'espoir où la faim et le désespoir pouvaient, au moins temporairement, être repoussés.


Le nom officiel, «Cape Rodney–Ōkakari Point Marine Reserve», reflète la rigueur de la protection écologique et le langage précis de la conservation moderne. En revanche, le nom local conserve l'écho d'une époque plus rude, où les chèvres erraient librement sur le rivage rocheux, telles des silhouettes domestiques dans un paysage encore sauvage. Le nom maori d'origine, Te Hāwere-ā-Maki, va cependant plus loin que l'histoire utilitaire: il porte en lui la mémoire stratifiée du lieu, ses racines spirituelles et sa présence ancestrale. Il évoque également le lien silencieux et durable qui unit la tribu Ngāti Manuhiri à cette île. Une île petite par sa taille, mais grande par sa signification.


L'île est également un lieu de culte. On raconte que le waka (canoë) ancestral des Ngāti Manuhiri, Moekākara, y aurait accosté. Ce qui a laissé des traces invisibles, mais profondes, dans l'âme du lieu: un souvenir que l'on ne voit pas, mais que l'on ressent. En 1975, la création de la réserve marine de Cape Rodney-Okakari Point a permis de placer l'île de la Chèvre (Goat Island) et ses eaux environnantes sous protection. Ce territoire est alors devenu un lieu où la nature établit ses propres lois et dicte le rythme de la vie. Au-delà de son statut de réserve marine, Goat Island est également une réserve paysagère: un tableau vivant et sobre où la mer, le ciel et les rochers se rencontrent dans une harmonie sans précipitation. Une préservée de l'impatience du monde moderne.


Les enfants découvrent la vie marine

Sur le rivage, à proximité immédiate de l'île, l'université d'Auckland a créé le Leigh Marine Laboratory, un laboratoire de recherche scientifique silencieux et patient, dirigé par le professeur John Montgomery. Il allait devenir le noyau du futur South Pacific Centre for Marine Science (SPCMS). C'est là que se forment des dizaines de biologistes marins, gardiens de l'équilibre fragile et de la beauté submergée de ces eaux. Ils sont les témoins attentifs d'un monde qui vit sous la surface. La campagne nationale et internationale de collecte de fonds pour le SPCMS a été lancée à Leigh le 21 juin 2008 par la Première ministre Helen Clark. Ce geste symbolique témoignait d'un engagement qui dépassait les frontières de notre pays et se projetait vers l'avenir commun des océans.


Concrètement, Goat Island est un lieu de survie et de mémoire stratifiée: les chèvres qui lui ont donné son nom ont ouvert la voie, offrant une solution simple et efficace à l'insécurité de la mer. La vie marine, dense et exubérante, a consolidé la légende. La protection moderne, lucide et nécessaire, garantit la pérennité de ce monde fragile. Takangaroa, une autre île de la même région, portait autrefois le même nom, rappelant ainsi que ces fragments de terre, apparemment insignifiants, ont été et continuent d'être les témoins silencieux d'une histoire qui s'écrit lentement, entre les eaux mouvantes et les vents anciens.


À notre arrivée à Goat Island, nous avons choisi de ne pas nous baigner immédiatement. Nous sommes d'abord allés au Centre de Découverte Marine, un espace modeste mais indispensable, où la mer raconte son histoire avant de se dévoiler, comme une leçon de patience. Les enfants y ont découvert la vie sous ses formes silencieuses et vulnérables: des oursins ressemblant à de petites planètes, des concombres de mer mous et étranges d'une fragilité presque irréelle. Mais aussi des étoiles de mer à la géométrie apaisante, des crabes timides, des coquillages et des mollusques. Tous ces êtres sont des fragments d'un ordre ancien, lent, plus vieux que nous et infiniment plus cohérent.


Ils les tenaient dans leurs mains avec une prudence presque rituelle, comme s'ils caressaient un fragment sacré, une étincelle de vie qui méritait le respect. Peu à peu, la peur s'est dissipée et la confiance s'est installée, telle une vague tranquille. Leurs gestes sont devenus assurés et leurs regards, lumineux, s'ouvraient au miracle de ces petites créatures. Dans cette lente transformation, j'ai reconnu l'essence même de l'apprentissage véritable: non pas l'accumulation d'informations, mais la naissance d'une relation fragile, attentive et profondément connectée au rythme de la vie.


C'est dans ce contact direct avec la nature primitive que réside la véritable éducation, et non dans les documentaires joliment montés aux images parfaitement colorées. Et encore moins dans la lumière froide et impersonnelle des écrans. C'est dans le contact fragile avec un oursin ou dans la contemplation immobile d'une étoile de mer que l'on apprend la patience, le respect et l'émerveillement, des leçons qu'aucun film ne peut transmettre en profondeur.


Nous avons appris beaucoup de choses sur la réserve, mais les enfants ont surtout été marqués par le fait d'être la première réserve marine au monde. Pour nous, les adultes, l'émotion venait plutôt d'ailleurs. Nous avons réalisé que nous arrivions ici près de cinquante ans après sa création, à un moment où elle avait atteint sa maturité et obtenu les autorisations nécessaires pour tripler sa superficie protégée.


C'est une nouvelle qui ne fait pas de bruit, mais qui change l'avenir en douceur. Un peu comme une pierre jetée dans un lac tranquille dont les cercles se propagent lentement et sûrement. Puis nous sommes entrés dans l'eau, prêts à découvrir ce monde qui nous attendait, silencieux et riche.


Les eaux transparentes de la réserve marine

La plage est petite, rude, sans aucune concession esthétique ni douceur. Mais l'eau, elle, est un alphabet limpide, un code non écrit que l'on lit avec les yeux et l'âme. Transparente, profonde de sens et traversée par des courants silencieux, elle danse sans cesse, portant dans ses mouvements un ordre qui lui est propre. Les poissons passent sous les pieds des nageurs avec un naturel désarmant. Ils nous signalent donc que l'homme était, pendant quelques heures, une présence temporaire et acceptée, un invité invisible qui ne perturbe pas le rythme ancestral de la vie sous-marine.


Le visage immergé, le tuba comme un fil ténu tendu entre deux mondes, les enfants flottent et regardent. Ils ne conquièrent pas. Ils reçoivent. Il y a aussi des bateaux à fond de verre et des kayaks transparents, des instruments d'une modernité qui sait rarement se faire humble et invisible face au spectacle silencieux de la nature. Chaque mouvement, chaque geste devient une révérence discrète devant un monde qui existe avant et au-delà de nous.


La plage mystérieuse des algues marines

À quelques pas de là, nous avons découvert ce que les enfants ont appelé «la plage mystérieuse». Pour y accéder, nous avons traversé l'eau en passant par des rochers hauts et humides. C'était comme franchir un seuil symbolique, passer une porte entre le monde connu et une enclave cachée. C'est un lieu où les algues dansent sous les courants et où la lumière se filtre en nuances de vert et d'or. Chaque pas dans l'eau semble révéler une autre histoire, une carte invisible de la vie sous-marine qui garde patiemment son mystère.


Ici, l'érosion marine écrit l'histoire directement dans la pierre, sculptant des récits lents et profonds dans les rochers. Pendant ce temps, la forêt de kelp s'élève, dense et d'un vert foncé, telle une cathédrale sous-marine avec ses flèches fluides et ses colonnes ondulant au gré des courants. Chaque feuille longue et brillante ressemble à un vitrail vivant qui filtre la lumière et transforme l'eau en un sanctuaire silencieux et sacré.



Les chats de mer en sortent sans hâte, flottant à vos côtés avec une grâce indifférente, comme des ombres élégantes qui refusent d'être maîtrisées. À cet instant, toute illusion de contrôle se dissout dans l'eau: il ne reste que le sentiment rare et fragile d'une appartenance temporaire, comme un accord tacite entre l'homme et la nature. Entre notre présence éphémère et le rythme éternel de la vie sous-marine.


J'ai demandé aux enfants quel poisson ils avaient préféré. Leur réponse a été simple, presque solennelle: le vivaneau, la carangue et le mulet. Une liste courte, mais suffisante pour laisser un souvenir vivace, un fragment du monde qu'ils emportent dans leur esprit et leur âme, comme une pierre précieuse ramassée au fond de l'océan.


Où le temps ralentit et l'homme apprend à recevoir plutôt qu'à conquérir

En fin de journée, nous avons ramassé nos affaires et les portées à la voiture. Avant de partir, une dernière promenade tranquille sur la plage presque déserte, alors que la lumière se retirait lentement, comme un profond soupir de la journée, laissant derrière elle de longues ombres et des tons chauds: rappel silencieux du rythme doux de la nature. À chaque pas sur le sable, nous revivions toutes les rencontres de la journée: le bruit de l'eau, les regards des enfants, la grâce de la vie sous-marine. Tout cela se rassemble et se conserve dans un silence précieux où l'homme ne domine pas. Il se laisse simplement transporter et transfigurer.


Au départ, cette place ne disparaît pas soudainement: elle vous laisse le temps de l'abandonner patiemment, comme une porte qui se referme toute seule, sans bruit. Le chemin du retour vers Auckland fut long et silencieux — une heure et demie durant laquelle personne ne ressentit le besoin de dire quoi que ce soit. Certains endroits ont cet effet: ils ne vous fatiguent pas, ne vous enthousiasment pas avec des artifices. Ils vous réconfortent, comme un geste de la nature qui sait que le véritable équilibre s'acquiert dans le calme et le temps.


Le vrai luxe ne réside ni dans la distance, ni dans l'exclusivité, ni dans l'accumulation d'expériences spectaculaires. Il s'agit plutôt de ces moments rares où le temps ralentit et où la nature vous accueille, le temps de quelques heures, avec son silence et sa patience. Elle vous laisse alors la contempler telle qu'elle est, sans ne la perturber ni la conquérir.


Et ainsi, nous sommes partis lentement, emportant avec nous non pas des souvenirs spectaculaires, mais une tranquillité rare, comme un fil invisible qui relie l'homme à la mer. Dans les yeux des enfants, mais aussi dans les nôtres, restait l'écho de l'eau qui pulse lentement, du kelp qui ondule, des poissons qui passent sans être dérangés. Goat Island ne disparaît jamais vraiment. Elle s'installe en vous comme un accord tacite: que la présence ne doit pas être maîtrisée, que la beauté n'exige pas de précipitation et que le temps, parfois, s'arrête juste pour vous laisser respirer avec le monde vivant.



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