top of page

ROUMANIE, MASSIF PIATRA CRAIULUI – CHEMIN DE LA CROIX

Le 21 juillet 2012, avec Radu, mon fils aîné, et Cătălin, son ami d'enfance, nous formions une fine équipe lancée à l'assaut des montagnes. Notre cible: le massif de Piatra Craiului, le plus spectaculaire et le plus difficile. Une véritable légende, un lieu mythique pour les passionnés. Son nom signifie «Le Rocher du prince», mais nous, ses admirateurs, le surnommons «Le Prince», c'est notre déité. Nous parlons avec respect et amour, voire avec vénération de ses sommets, de ses cabanes et refuges, ainsi que de ses itinéraires. Les premiers jours, nous avons parcouru des chemins spectaculaires, tels que «Crăpătura» et «Turnu».


En haut: «Crăpătura». En bas: «Turnu». Radu avec un t-shirt blanc, Cătălin avec un t-shirt bleu.
En haut: «Crăpătura». En bas: «Turnu». Radu avec un t-shirt blanc, Cătălin avec un t-shirt bleu.

Nous avons également gravi le pic «Petite Pierre» et parcouru la crête du massif jusqu’au sommet «Pic Aiguisé» (une aventure racontée ici: Roumanie, Piatra Craiului – la Consécration).


En haut: sommet «Petite Pierre». En bas: sur le chemin vers le sommet «Pic Aiguisé».
En haut: sommet «Petite Pierre». En bas: sur le chemin vers le sommet «Pic Aiguisé».

Voici le récit de la suite de notre progression sur la crête.


Jour 5 – En route pour la crête

Nous sommes installés au Chalet Curmătura, à 1 470 mètres d'altitude. Au réveil, j'informe les enfants que nous pourrons faire une vraie journée de repos aujourd'hui, s'ils le souhaitent. Cătălin cherche à me faire comprendre poliment qu'il n'est pas d'accord. Radu choisit de ne pas aller par quatre chemins: «C'est hors de question, papa. Si nous acceptons, dans trois heures, tu viendras avec une autre idée de génie du genre: «Allons déposer nos autres bagages là où nous avions laissé l'eau hier. Et demain, nous partirons plus légers d'ici.» Donc, c'est non. Aujourd'hui, nous montons dans la crête et ce soir, nous dormirons au refuge du sommet, au «Pic Aiguisé». C’était court, clair et sans appel. Et ce soir-là, nous y avons donc réellement dormi.


Le départ n'a pas été chose facile pour Radu et Cătălin. Ils ont en effet dû se soumettre à l'épreuve de la «séance photo». Beaucoup de randonneurs ont souhaité les photographier: un souvenir avec les enfants qui allaient parcourir la ligne de crête du massif. Grognons, Radu plus que Cătălin, ils ont toutefois accepté. Et moi, au milieu, j'étais très heureux de partager ce moment avec eux.


Les enfants étaient impatients de se lancer à l'assaut des hauteurs et de sentir la roche dure sous les semelles de leurs chaussures de randonnée. Ils voulaient se mesurer aux défis de cette montagne, et ce, avant même d'atteindre la crête. Pour cela, ils ont déniché un chemin plus escarpé que le sentier balisé. Situé à proximité et quasiment parallèle à celui-ci, il était probablement déconseillé de l'emprunter par précaution. Mais il était parfaitement adapté à eux et à leur soif d'aventure. J'ai approuvé leur choix, mais j'ai obtenu une contrepartie: ils ont dû me laisser les photographier à plusieurs reprises.


En nous approchant de la crête, nous avons également ramassé quelques branches. Pas pour faire un grand feu de camp, car c'est interdit. Nous les avons plutôt utilisées pour chauffer de l'eau et préparer du chocolat chaud, ainsi que pour cuisiner un repas «à l'ancienne». Après tout, si nous étions partis pour une telle aventure, autant la vivre à fond. Radu et Cătălin m’ont aidé à chercher et à porter les bois.


Jour 6: la crête du massif

La nuit au refuge s'est très bien passée. Nous avons dormi confortablement emmitouflés dans nos sacs de couchage. Mais à 6 heures du matin, les enfants se sont levés, impatients de partir pour ce que Cătălin décrivait comme «l'aventure de notre vie». Ils ont évidemment réussi à réveiller tout le monde en peu de temps, même s'ils avaient essayé, sans grand succès, de ne pas faire trop de bruit. Tellement ils étaient excités à l'idée d'aller sur cette crête mythique, légendaire. Mais personne ne s'est fâché d'être réveillé plus tôt que prévu, bien au contraire. Ils étaient plusieurs, des randonneurs, des montagnards expérimentés, et tous tombés sous le charme de Radu et Cătălin. Impressionnés par leur amour pour la montagne, ainsi que par leur courage et leur détermination à parcourir ce trajet réputé difficile. Éveillés très tôt, nous sommes toutefois partis avec du retard: tous ont voulu prendre des photos d'eux, les féliciter et leur adresser des encouragements.


Un peu plus tard, un chamois nous a regardés de loin. On aurait pu croire qu'il nous disait, lui aussi, «Bonne route. Bonne découverte de la crête.»


Le programme de la journée: parcourir la crête jusqu’au sommet le plus élevé du massif, situé à 2 237 mètres d’altitude. Il porte deux noms: «À l’Homme» (ou «La Om» en roumain) ou «Pic du Berger» («Piscul Baciului» en roumain). Le premier est le plus utilisé et doit être compris comme une référence à l’espèce humaine dans son ensemble. Le temps indiqué sur le panneau d'orientation était de 2,5 à 3 heures. Nous pensions en mettre beaucoup plus, étant donné notre charge: des sacs à dos contenant l’équipement et des vivres pour plusieurs jours. Et beaucoup d'eau, car là-haut, c'est le désert! De plus que nous n'avions pas l'intention de courir pour battre un record, mais de profiter pleinement de la beauté des lieux.


Et pourtant, nous l'avons parcouru en seulement quatre heures, pauses pour prendre des photos et admirer les paysages comprises. Car ils étaient magnifiques. La différence d'altitude entre le «Pic Aiguisé» et le sommet «A l’Homme» n'est pas grande: de 2 150 mètres pour le premier à 2 237 mètres pour le deuxième. Mais entre eux se trouvent quatre sommets dont le plus petit culmine à 2 170 mètres et le plus grand à 2 230 mètres. Nous nous croyions dans une sorte de montagne russe: notre chemin semblait être un enchaînement de montées et de descentes sans fin.


La traversée de la crête est technique, difficile, voire dangereuse par endroits. Vue de loin, elle semble infranchissable. Quelqu'un pourrait y passer des heures à se demander: «Que faire maintenant?»


De plus près, l'impossible devient possible. Une fois arrivés aux passages les plus difficiles, on se rend compte qu'il y a beaucoup de prises pour les mains et les pieds. Avec prudence et sans précipitation, on peut les franchir. Nous grimpons alors dans des endroits qui semblaient inaccessibles de loin, nous descendons abruptement et utilisons tous nos membres ainsi que tous les muscles de notre corps.


Parfois, nous marchons sur un sentier étroit d'un demi-mètre de large, avec un précipice d'un côté ou de l'autre.


À midi, nous atteignons notre objectif du jour: le pic «À l'Homme» et son refuge situé à proximité. S'ensuit la séance photo obligatoire que les enfants surnomment «La Corvée». Nous y prenons notre déjeuner et, assis par terre, nous admirons d’autres montagnes des Carpates que l'on peut bien voir d'ici. La journée se déroule tranquillement et je pense déjà à l'étape de la journée suivante: la partie sud de la crête. J'avais oublié l'enthousiasme et l'impatience des enfants de continuer la route. De découvrir le reste de la crête et de se régaler les yeux. De sentir la roche griser sous les semelles de leurs bottes.


Vers 15 heures, ils ont jugé que nous nous étions suffisamment reposés. Et qu’il fallait alors poursuivre notre chemin sur la partie sud de la crête.


La partie sud de la crête.
La partie sud de la crête.

Qui a eu cette idée? Radu, sans doute, mais Cătălin l'a appuyé avec force. J'ai tenté de les dissuader en leur expliquant que cette partie de la crête était moins fréquentée et que nous disposions de peu d'informations sur ce qui nous attendait. Que nous étions fatigués après la marche du matin et pas sûrs d'atteindre le prochain refuge avant la tombée de la nuit. Mais rien n'y faisait: l'adrénaline coulait à flots dans leurs veines. Ils étaient tellement excités à l'idée de continuer, au milieu de ces paysages rocheux magnifiques.


Cătălin faisait semblant d'être réceptif à mes arguments tout en jetant des regards à Radu, comme pour lui dire: «C'est ton papa, c'est à toi de mener cette bataille.» Et Radu a été plus ferme que les rochers qui nous entouraient. Il a balayé mes arguments en opposant mes propres précautions: «Papa, tu nous as obligés à porter sur le dos un équipement prévu pour toutes les situations. Nous sommes trop fatigués ou la nuit tombe avant d'arriver au refuge, nous dormirons sous la belle étoile; nous avons tout ce qu'il faut.» Je m'attendais à ce que la route soit difficile, et cela s'est avéré.


Sur le chemin, nous tombons sur une croix dressée à l'endroit où une randonneuse a perdu la vie. Malheureusement, ce n'est pas la seule dans ce massif. Je m'adresse aux enfants: «Dans les montagnes Bucegi, très facilement accessibles, ce sont les pantofarii (un mot roumain intraduisible qui désigne les gens qui font de la randonnée en tenue de ville) qui meurent. Ici, dans ce massif, ce sont des randonneurs expérimentés qui meurent. Ceux qui se considèrent suffisamment expérimentés pour ne plus prendre de précautions, comme utiliser l'équipement adéquat. Il faut également s'informer et se préparer à l'avance pour un trajet très technique, difficile et dangereux. C'est une leçon que la montagne nous enseigne, et qu'il faut appliquer aussi dans la vie.


Après un court moment de recueillement, nous poursuivons notre chemin sur la crête. Des edelweiss nous sourient et nous nous extasons devant leur beauté sauvage. Cette fleur est protégée par la loi et sa cueillette est strictement interdite. Nous les admirons sans les toucher, puis nous continuons notre route. D'autres viendront les contempler à leur tour.


Le Grand Miracle se produit un peu plus loin: un chamois se présente devant nous! Un adolescent curieux? Une maman qui voulait en savoir plus sur les enfants des humains? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c'est qu'il (ou elle?) a déambulé autour de nous et nous a observés sous toutes les coutures. Il (elle) a pris de nombreuses positions, comme pour nous inviter à l'admirer et à le (la) photographier. À un moment, il a fait semblant de partir, puis est revenu pour mieux nous observer. Je crois qu'il nous aurait laissé le caresser si nous l'avions voulu.


Les enfants l'ont longuement observé, enthousiasmés par son jeu digne d'un podium de défilé de haute couture. Quand l'animal est finalement parti, ils ont soupiré tristement. Lui, il est parti en nous lançant un regard qui semblait dire: «J'espère que le spectacle vous a plu.»


Les rencontres avec les edelweiss, et surtout celle avec le chamois-mannequin, nous ont galvanisés. Et pour couronner le tout, un passage aérien se présente à nous. Long et étroit, il est bordé d'abysses d'un côté comme de l'autre. Carrément interdit aux personnes sujettes au vertige. En revanche, il fait le bonheur de Radu et de Cătălin qui l'empruntent presque en gambadant. Je les soupçonne même de vouloir faire des allers-retours; mais qu'ils se retiennent, car on ne sait pas ce qui nous attend encore. Une précaution qui a fait défaut à certains randonneurs, payant cher leur manque de prudence (comme on l'a vu auparavant).


Vers 20 heures, la place des rochers est de plus en plus prise par de la végétation: c'est le signe que la ligne de crête s'est terminée, que nous sommes arrivés au point final de notre incroyable aventure. Nous entamons bientôt une descente légère et, quelques minutes plus tard, nous arrivons devant le refuge du col Funduri. La nuit tombée, après cette journée riche en magnifiques paysages et belles rencontres, nous nous endormons comme des bûches.


Un dernier regard sur la crête que nous venons de quitter.
Un dernier regard sur la crête que nous venons de quitter.

Jour 7 – la dernière

Après avoir fait une grasse matinée, une première depuis notre arrivée, nous nous mettons en route vers le Chalet Curmătura, via un trajet en forêt. Autrefois, un tel chemin nous aurait semblé ennuyeux; aujourd'hui, il est exactement ce qu'il nous faut. Au loin, nous apercevions la crête du «Prince» et nous nous disions: «Hier, nous étions là-haut.» Fierté et nostalgie.


Au Chalet Curmătura, le responsable et les quelques randonneurs présents nous ont accueillis en héros. Ils ont écouté attentivement le récit de notre traversée de la crête et ont pris des photos. Le responsable nous a demandé la permission d'afficher une photo de nous sur un mur. Il pourra ainsi raconter à ses futurs hôtes l'histoire des plus jeunes randonneurs à avoir traversé la crête du massif. «Et les plus enthousiastes aussi», a complété Cătălin. À quoi le responsable lui a répondu: «Vous faites maintenant partie des légendes de cette montagne.»


Epilogue

La vie a suivi son cours. En décembre 2013, les chemins de Radu et Cătălin se sont séparés lorsque nous avons quitté définitivement la Roumanie pour la France. Mais l'aventure dans ce massif légendaire, «Le Prince», les a marqués pour la vie. Aujourd'hui, en janvier 2026, soit plus de 13 ans plus tard, Radu et Cătălin sont devenus de magnifiques adultes, heureux en couple et ayant une carrière professionnelle réussie. La montagne est devenue LA MONTAGNE: une partie intégrante de leur vie, un amour sans limite lui étant voué. Ils y partent en randonnée dès qu'ils en ont l'occasion.


RADU


En haut, à gauche: le massif de la Vanoise, dans les Alpes, avec le sommet «Point de l'Observatoire» qui culmine à 3 019 mètres. À droite: dans les Pyrénées françaises. En bas: le lac de la Croix, à 2 456 mètres d'altitude, le massif de Belledonne (Alpes).
En haut, à gauche: le massif de la Vanoise, dans les Alpes, avec le sommet «Point de l'Observatoire» qui culmine à 3 019 mètres. À droite: dans les Pyrénées françaises. En bas: le lac de la Croix, à 2 456 mètres d'altitude, le massif de Belledonne (Alpes).

Commentaires


bottom of page