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NOËL AUX ROUMAINS

Loin de notre pays natal, ma famille et moi, George, ressentons toujours le besoin de préserver l'esprit de Noël tel que nous l'avons vécu dans notre enfance. En décembre, chaque année, notre maison se transforme en un petit coin de chez nous: nous décorons le sapin avec des boules et des guirlandes. Nous chantons également des chants de Noël ou nous les écoutons. L'odeur des plats roumains traditionnels tels que la «salade de bœuf», les «sarmale» en feuilles de chou et de vigne, le «drob» et les «cozonaci» embaume l'air. Ils nous rappellent également de doux souvenirs enrichis par le temps.



Se rendre à l'église roumaine est un moment sacré qui nous relie à la tradition et aux valeurs qui nous définissent. Les plats sont des symboles vivants de patience, d'hospitalité et de joie partagée. Chaque geste culinaire, chaque chant de Noël, chaque prière prononcée est un acte de préservation de l'identité, une défense délicate et précieuse contre l'oubli et l'éloignement.



Nous vivons nos traditions avec nostalgie, mais aussi avec gratitude; elles nous relient à nos racines et nous rappellent qui nous sommes. Même loin de la Roumanie, elles nous définissent jusqu'au bout; elles nous donnent un sens et une continuité tout en gardant vivante la flamme des valeurs qui nous permettent de nous sentir chez nous, où que nous soyons. Noël en Roumanie est une fête de la lumière et de la continuité, où la foi chrétienne s'entremêle naturellement à des traditions vieilles de plusieurs siècles. C'est le temps des chants, des maisons ouvertes et de la communauté, où la naissance du Christ est célébrée à la fois à l'église et dans les rues, de porte en porte. Dans les villages roumains, Noël conserve un rythme particulier, fait de gestes simples, de paroles rituelles et de silences pleins de sens qui relient les générations et confèrent à la fête une profondeur particulière.



Le chœur de Noël, tel qu'il est vécu dans les villages

Dans les villages roumains, le chœur de Noël est bien plus qu'une simple tradition saisonnière: c'est un acte communautaire presque sacramentel, attendu et respecté par tous les habitants. Il marque symboliquement le début de Noël et établit l'ordre du monde pour l'année à venir.



Les enfants sont les premiers à entonner les chants de Noël. La veille, dès la tombée de la nuit, ils vont de porte en porte avec l'«Étoile», fabriquée en bois, en carton et en papier coloré, et décorée de l'icône de la Nativité et de rubans. Dans certains villages des régions du pays comme «Moldavie» ou «Muntenia», l'«Étoile» a plusieurs faces et tourne, rappelant ainsi le mouvement céleste et la route suivie par les mages. Les chants des enfants, tels que «Steaua sus răsare» (L'étoile se lève), «Trei păstori» (Trois bergers) ou «O, ce veste minunată» (Ô, quelle merveilleuse nouvelle), sont courts, clairs et faciles à reconnaître. Les hôtes les accueillent avec émotion, comme les messagers d'une nouvelle sacrée. Les cadeaux offerts (pommes, noix, pains, bretzels) sont bien plus que de simples récompenses: ce sont des signes d'abondance souhaitée pour l'année à venir.



Viennent ensuite les groupes de jeunes adultes qui confèrent au chant de Noël une dimension solennelle et artistique. Dans de nombreux villages de régions du pays telles que la «Transylvanie» et «Maramureș», ces groupes se forment plusieurs semaines à l'avance, répètent les chants et élisent un chef, appelé «vătaf». Leurs chants sont plus longs et leurs paroles, archaïques, sont parfois difficiles à comprendre sans explications. Ils sont toutefois riches en symboles: le blé, la lumière, la maison, la table ou encore l'arbre de vie. La polyphonie est essentielle et les harmonies créent une atmosphère grave, presque rituelle.



Dans la région du Maramureș, par exemple, les chanteurs portent des chemises et des pantalons blancs ainsi que des vestes en peau de mouton. Ils chantent tranquillement, sans se presser. Le maître de maison les invite à entrer, les fait asseoir à table et les écoute, la tête découverte. En région du Bucovine, les chants sont souvent liés à la maison et au statut de l'hôte (pour une fille, un garçon ou un veuf), chaque chant étant choisi avec soin «pour qu'il corresponde».



Le chœur de Noël est souvent très organisé. Dans certains villages, l'ordre de visite des maisons est précis afin d'éviter tout désagrément, et les chanteurs ne peuvent pas en sauter une. Il existe également des interdictions : on ne chante pas dans les maisons en deuil ou celles qui n'ont pas reçu de chanteurs les années précédentes. Recevoir les chanteurs est un signe d'honneur; les refuser reviendrait à rompre le lien avec la communauté.



Ainsi, le chant de Noël dans les villages est bien plus qu'une simple chanson: il évoque l'appartenance, la continuité et la mémoire. Il relie les enfants à leurs parents, les vivants à ceux qui sont partis, et le présent à un passé qui continue de vivre à travers la voix des chanteurs. À chaque vers et à chaque pas, la Nativité passe d'un récit biblique à une réalité vécue, année après année, au cœur du village roumain.



Les jeux masqués: la mémoire vivante du monde ancien

On les trouve dans les villages roumains, notamment dans les régions de Moldavie et de Maramureș, ainsi que dans certaines zones situées au pied des montagnes Carpates. Ces jeux sont l'un des éléments les plus spectaculaires et archaïques du cycle des fêtes hivernales. Ils précèdent et accompagnent les fêtes de Noël et du Nouvel An, héritées d'un monde préchrétien dans lequel l'homme tentait d'influencer la nature, le temps et la chance par des gestes rituels.



Nommés «la Chèvre», «l'Ours», «la Cerf» ou «le Cheval», ces personnages sont bien plus que de simples figures folkloriques. Ce sont des symboles de la force vitale, de la fertilité et de la protection de la communauté. «La Chèvre», que l'on rencontre surtout en Moldavie, est associée à l'abondance et à la fertilité des champs. Son masque, souvent en bois et doté d'une mâchoire mobile, est orné de miroirs, de papier coloré et de rubans. Sa danse saccadée, parfois violente, évoque la mort et la renaissance cyclique de la nature.



«L'Ours», surtout présent dans la région des Carpates orientales, revêt une signification particulière. Ses costumes sont lourds et confectionnés en fourrure véritable, et sa danse est accompagnée de battements de tambour rythmiques. L'ours symbolise la puissance, la protection et le passage d'une saison à l'autre. Dans certains villages, «apprivoiser» l'ours symbolise la soumission des forces sauvages à l'ordre communautaire.



«Le Cheval» et «le Cerf» symbolisent quant à eux la mobilité, la vitesse et le lien entre le ciel et la terre. Leurs danses sont rapides, avec des sauts et des changements de rythme soudains. Les clochettes attachées à leurs costumes amplifient le bruit rituel destiné à chasser les mauvais esprits et à «purifier» l'espace du village pour l'année à venir.



Les masques sont généralement grotesques ou caricaturaux, avec des visages exagérés, de grandes dents, un nez proéminent et des yeux exorbités. Ils visent moins à être beaux qu'à effrayer. Grâce au masque, celui qui le porte cesse temporairement d'être lui-même pour devenir le vecteur d'une énergie collective et anonyme.



Même si ces jeux sont aujourd'hui souvent présentés comme des spectacles folkloriques ou des attractions touristiques, ils conservent une fonction symbolique essentielle dans les zones rurales. Participer à ces jeux n'est pas le fruit du hasard: les jeunes sont initiés progressivement et apprennent les règles, les gestes et les rôles. La communauté reconnaît ainsi leur passage à une nouvelle étape de la vie. Au fond, les jeux masqués ne sont pas une question de divertissement, mais de régénération. Ils expriment la conviction que le monde doit être «secoué» symboliquement pour renaître. Grâce au bruit, au mouvement et au travestissement, le village se protège du mal, réaffirme son identité et accueille la nouvelle année non pas dans le silence, mais dans une explosion de vie, de sons et de mémoire ancestrale.



Le «Ignat», le sacrifice rituel et l'ordre du monde paysan

Dans les villages roumains, cette fête, célébrée le 20 décembre, est l'un des rituels les plus importants de l'hiver, se situant à la frontière entre nécessité pratique et geste sacré. L'abattage du cochon n'est pas considéré comme un acte banal, mais comme un sacrifice domestique régi par des règles transmises de génération en génération, conférant ainsi un sens et une légitimité à cette pratique. Le rituel commence tôt le matin: le cochon est amené dans la cour et, avant d'être sacrifié, une croix est tracée sur son front à l'aide d'un couteau, de la suie ou de sel. Ce geste joue un rôle apotropaïque: il demande pardon pour la vie prise et invoque la protection divine sur la maison. Selon la croyance populaire, le sang versé «lie» la maison à l'abondance et à la santé pour l'année à venir. Après le sacrifice, le cochon est brûlé, lavé, puis découpé dans la cour, dans une atmosphère mêlant sérieux et convivialité. Les enfants assistent à la scène, apprennent et sont progressivement intégrés au rituel. Dans certaines régions, on trace une croix sur le front des enfants avec du sang ou on leur touche le visage avec de la suie afin qu'ils soient «beaux et en bonne santé toute l'année».



Le moment central est celui du «souvenir du cochon», le premier plat préparé immédiatement à partir de la viande fraîche, des morceaux frits dans du saindoux, servis avec de la polenta, de l'ail et, parfois, un verre d'eau de vie chaude (en roumain, «ţuică»). Il s'agit d'un repas rituel partagé entre les personnes ayant participé au sacrifice: parents, voisins et aides. Par ce geste, le sacrifice est symboliquement «clos» et la communauté se réunit. L'«Ignat» marque le début de la période de préparation de Noël: fumage de la viande, préparation des saucisses de diverses formes et dimensions, ainsi que du lard fumé. Chaque partie de l'animal est valorisée, reflétant une éthique d'autosuffisance et de respect de la nourriture propre au monde paysan.



Au-delà de sa dimension culinaire, «Ignat» revêt une signification plus profonde: il réaffirme le contrôle symbolique de l'homme sur le temps et la nature. Le sacrifice du cochon marque la fin de l'année agricole, garantit la survie durant l'hiver et prépare la communauté à la renaissance à venir. En ce sens, il est bien plus qu'une simple tradition de Noël. C'est l'une des dernières expressions vivantes d'un monde dans lequel la vie, la mort et la nourriture formaient un tout indissociable.



La gastronomie – le langage de l'abondance et de la fête

Dans les villages roumains, le repas de Noël est l'occasion d'une déclaration symbolique: le jeûne de Noël, commencé le 15 novembre selon les canons de l'Église chrétienne orthodoxe, prend fin. Le monde retrouve son abondance et la maison s'ouvre largement à la famille, aux proches et aux invités. Chaque plat a un sens, une histoire et un ordre, et le repas devient un rituel de communion.



Les «sarmale» occupent une place centrale, tant sur la table que dans l'imaginaire de la fête. Servies avec de la «mămăligă» et de la crème fraîche, elles sont le signe suprême de l'abondance et du savoir-faire de la maîtresse de maison.



Les saucisses de diverses formes et dimensions entretiennent un lien direct avec l'«Ignat». Ils symbolisent la continuité entre le sacrifice et le festin : rien ne se perd, tout se transforme.



D'autres plats traditionnels roumains, comme la «piftia», s'ajoutent. Le vin et la «tuica» viennent compléter le repas, tandis que l'atmosphère de fête est embellie par des chants de Noël, des vœux et des histoires racontées en famille.



Le «cozonac» clôt le repas et revêt peut-être la signification symbolique la plus forte. Farci de noix, de cacao, de raisins secs ou de loukoum, il symbolise la prospérité et la joie. Dans de nombreux villages, même s'il est préparé à l'avance, il n'est coupé qu'au jour de Noël, étant considéré comme un mets «attendu», à l'image de la fête elle-même.



Le repas de la veille, ou le jeûne qui prépare le miracle

La veille de Noël est l'un des jours les plus chargés de symboles du calendrier populaire. Dans de nombreux villages, la table est dressée tôt, mais personne ne s'y installe avant l'apparition de la première étoile dans le ciel, en référence à l'étoile de Bethléem. Ce n'est qu'alors que la famille se réunit, fait le signe de croix et entame le dîner dans le silence ou la conversation à voix basse.



Les galettes de Noël, connues dans certaines régions sous le nom de « couches de l'Enfant Jésus », occupent une place centrale. Dans certains villages, on les casse à la main plutôt que de les couper au couteau, afin de préserver le caractère rituel de la tradition.



La région «Bucovina» conserve l'une des formes les plus élaborées de la veillée de Noël. Le «repas de la veille» se compose de douze plats de carême, chacun symbolisant un apôtre. La table est bénie par le prêtre qui va de maison en maison et la famille ne commence à manger qu'après cette bénédiction. Tout se déroule dans une atmosphère solennelle, presque liturgique. La région «Maramureș» impressionne par la préservation d'un Noël sobre et archaïque. Les chants de Noël sont lents, chantés sans hâte, avec des voix graves, et les costumes folkloriques sont portés comme un signe d'identité. Une tradition spécifique consiste à allumer un tronc enflammé dans la cour ou dans l'âtre, qui brûle toute la nuit de Noël. Il symbolise la lumière qui triomphe des ténèbres et la continuité de la vie durant l'hiver.



En région «Dobrogea», Noël revêt également une dimension commémorative avec la tradition des «Moșilor de Crăciun» (les Saints de Noël). Les femmes préparent des gâteaux, des fruits et des plats de carême qu'elles offrent au cimetière ou à leurs voisins «pour l'âme des morts». Ce geste renforce le lien entre les vivants et les disparus, et rappelle que la fête est non seulement une joie présente, mais aussi un souvenir et une continuité.



Aller à l'église à Noël dans les villages roumains

Dans les villages roumains, se rendre à l'église à Noël est bien plus qu'un simple acte de piété individuel. C'est un moment central de la vie communautaire où la fête prend tout son sens. L'église devient alors le lieu où la tradition populaire et le rituel chrétien se rencontrent et se renforcent mutuellement.



Le soir de la veille, les gens s’y rendent souvent à pied et en petits groupes, vêtus de leurs plus beaux habits ou de costumes folkloriques. Le chemin lui-même revêt une valeur symbolique: tout le village se dirige vers le même centre, dans un geste d'unité et de recueillement. Les enfants qui ont chanté des chants de Noël pendant la journée s'y arrêtent également, et les chants prennent alors une forme solennelle, chantés devant l'autel.



Dans de nombreux villages, la messe de Noël (matines et sainte liturgie) a lieu tard dans la nuit ou à l'aube du 25 décembre. L'église est pleine, éclairée par des bougies, et l'odeur de l'encens se mêle au froid hivernal apporté par les vêtements épais des fidèles. Les chants religieux de Noël, différents de ceux chantés dans les cours des maisons, ont un caractère solennel et théologique, annonçant la naissance du Seigneur comme un événement salvateur. La Communion est un moment particulièrement important. De nombreux villageois se préparent par le jeûne, la confession et la prière à recevoir la sainte Communion le jour de Noël. Pour eux, c'est le véritable début de la fête, plus important encore que le repas festif à la maison.



Dans certains villages, après la messe, le prêtre bénit les fidèles et les maisons, puis les gens se souhaitent «Joyeux Noël» vue comme un vœu spirituel. C'est le moment où les tensions, les contrariétés et les conflits sont mis de côté, au moins symboliquement. Dans Maramureș ou Bucovina, la fréquentation de l'église est étroitement liée au port du costume traditionnel. Ces costumes ne sont pas festifs au sens moderne du terme, mais ils sont le signe de la dignité et de la continuité de la communauté. En entrant dans l'église ainsi vêtus, les fidèles présentent à Dieu toute l'histoire du village.



Noël contemporain: tradition et adaptation

En Roumanie, Noël dure officiellement trois jours, du 25 au 27 décembre. En réalité, il commence bien plus tôt et se prolonge au-delà de cette période. C'est l'une des rares fêtes qui parvient à rassembler le monde rural et le monde urbain sans que l'un ne prenne le pas sur l'autre.



En milieu urbain, Noël prend une dimension spectaculaire: marchés de Noël dans des grandes villes comme Sibiu, Brașov, Cluj ou Bucarest, illuminations architecturales, concerts, patinoires éphémères, produits artisanaux revisités pour le public contemporain. Ces formes sont souvent critiquées pour leur caractère commercial, mais elles répondent à un besoin réel : celui de communauté, de rupture avec le rythme quotidien et de retour à un imaginaire collectif de la fête.



En parallèle, le village reste le symbole d'un Noël authentique. Pour ceux qui vivent en ville, Noël reste synonyme de «retour à la maison»: routes encombrées, trains bondés, retour au foyer parental, grands repas et coutumes familières depuis l'enfance. Les traditions ne sont plus toujours respectées à la lettre, mais elles sont reconnues et honorées: les chants de Noël, le repas du réveillon, la messe de minuit, les plats traditionnels. Le Noël contemporain est donc un espace de négociation entre l'ancien et le nouveau. La technologie est présente — téléphones, messages, photos —, mais elle n'annule pas le rituel. Au contraire, elle le documente et le transmet. Les chants de Noël sont également diffusés sur les plateformes numériques et les repas sont photographiés, mais leur signification profonde reste liée à la présence physique, au repas partagé et au temps passé ensemble. L'essentiel est que, malgré la modernisation, Noël continue de fonctionner comme un repère identitaire. Il offre une pause dans un monde en accélération, un moment de repli et de retour aux valeurs stables que sont la famille, la communauté et la mémoire. En ce sens, le Noël roumain contemporain n'est pas une tradition en déclin, mais une tradition qui s'adapte et fait preuve d'une remarquable capacité à perdurer face aux changements du monde moderne.



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