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LA BANANE: LE BONHEUR EN COMMUNISME

il y a 15 heures
5 min de lecture

Déclaration formelle: l'expression «avoir la banane» a été inventée en Roumanie, sous le régime communiste du Camarade Dictateur Ceaușescu. Pourquoi et comment? Lisez la suite pour le découvrir. Dans la Roumanie communiste de mon enfance, dans les années 1980, la pénurie était généralisée. Le vide intersidéral régnait en maître dans les magasins. La poussière était la seule marchandise présente partout. La vie se résumait à l’espoir que quelque chose «arrive». On ne savait pas quoi, quand ni où, mais dès que la nouvelle tombait, tout le monde se précipitait. Dans cette économie de pénurie, les Roumains avaient besoin de P.C.R.



P.C.R.

Officiellement, P.C.R. était le Parti Communiste Roumain. Officieusement, cela signifiait 'Piston. Copinage. Réseau'. Et toute le monde avait des P.C.R., sinon la vie aurait été invivable. Pour obtenir de la viande, du café, des oranges ou du chocolat étranger, le P.C.R. pouvait faire la différence entre un sac vide et une petite victoire.


Mon enfance communiste

Cette publication relate l'une des petites victoires de mon enfance communiste. Elle évoque la manière dont nous parvenions, enfants, à transformer les privations en joies. Avec le recul, nous pouvons sourire de l'absurdité de cette époque, mais aussi avec amertume. Le communisme ne nous manque pas. C'est notre enfance qui nous manque. Une enfance sur le signe de «La Banane».


La Banane

Oui, «La Banane», car dans la Roumanie du Camarade Dictateur Ceaușescu, celle-ci n'était pas seulement un fruit. C'était une «institution» en soi, un «code» de vie pour l'époque. Il y avait un statut, un protocole, un délai d'attente, une procédure d'autorisation. Selon les circonstances, cela pouvait même devenir une affaire d'intérêt national. Nous, les enfants des années 80, nous ne disions pas que nous voulions une banane. C'était une affirmation totalement irréaliste, presque aussi fantaisiste que le désir de posséder une Rolls-Royce. La banane n'était pas un fruit que l'on avait envie de manger. C'était quelque chose dont on entendait dire qu'elle existait. Parfois. Quelque part. Peut-être.


Une par an

En général, on ne mangeait qu'une banane par an. Une seule. C'était pendant les fêtes. À Noël, il y avait les chants, le sapin. Et si Dieu, le commerce extérieur et le plan quinquennal communiste étaient de notre côté, des oranges et des bananes. Pour un enfant occidental, une banane était un en-cas. Pour nous, c'était un événement mythique. Si deux bananes apparaissaient, la famille entrait déjà dans une période de prospérité suspecte. Et si trois bananes apparaissaient, on se demandait si papa n'avait pas été recruté par la CIA. Avec un salaire payé en bananes!


Le chauffeur de taxi et sa paie

Mon père était chauffeur de taxi. Vers la fin de l’année, il transportait des gens depuis l’aéroport: des étrangers ou des Roumains rentrant chez eux pour les fêtes. C'est là qu'opérait l'un des grands miracles économiques du communisme: le salaire existait, mais il n'était pas toujours intéressant. Du coup, certains passagers le payaient en nature. Et mon père s’estimait chanceux quand on lui offrait cette possibilité. Aujourd’hui, cela semble absurde. À l’époque, c’était tout à fait logique. L’argent permettait d’acheter ce qui existait. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas grand-chose à acheter. Ainsi, un chauffeur de taxi pouvait considérer qu’il avait fait une excellente affaire s’il rentrait chez lui avec un chocolat étranger. Ou avec quelques mandarines. Ou avec une orange. Ou même avec un citron et une banane.


Le citron et la banane

Oui, le citron. Dans une économie normale, le citron, c’est quelque chose qu’on ajoute à un thé. Sous le communisme, il pouvait avoir le statut de produit stratégique. À la fin de la journée de travail, papa arrivait à la maison. Il ouvrait son sac. Nous étions là. Nos yeux suivaient chaque objet. Un chocolat étranger. Ça, c’était déjà quelque chose. Nous le regardions avec envie. L’emballage était si beau qu’on aurait presque eu pitié de le manger. Puis, une mandarine est apparue. Une orange. Peut-être un citron. Et si le destin avait envie de nous jouer un tour aux proportions historiques, apparaissaient… des bananes. Un. Deux. Trois. Vertes. Complètement vertes. Tellement vertes qu’elles ne ressemblaient pas à des fruits, mais à des objets décoratifs confisqués par la douane. Et c’est là que la véritable aventure commençait.


La Commission de surveillance des bananes

Les bananes étaient rangées quelque part. Dans un endroit sûr, à l'abri des regards. On n’avait pas le droit de les toucher. On n’avait pas le droit de les manger. On n’avait même pas le droit de les regarder de trop près. Elles étaient réservées au moment où elles allaient être mûre. C’est ainsi qu’a été créée la Commission de surveillance des bananes. Chaque matin, à midi et le soir, le processus de maturation était suivi de près. Je n’ai jamais observé la maturation d’un être végétal avec autant d’attention. Les bananes étaient traitées avec plus de soin que certains membres de la famille. On les inspectait. On les sentait. On en étudiait la couleur. On les comparait entre elles. L’une était plus jaune que l’autre. Et si une tache suspecte apparaissait, c’était une véritable crise de cabinet. Ainsi, pendant quelques jours, un événement géopolitique d’une importance capitale se déroulait chez nous: la maturation de trois bananes.


Le grand jour

Quand la banane était enfin devenue jaune, j’avais l’impression d’avoir gagné quelque chose. Je ne savais pas exactement quoi. Mais j’avais sûrement gagné. Je l’épluchais avec soin. Je la regardais. Je la sentais. Et je la mangeais lentement. Il fallait que ce plaisir dure. On ne savait pas quand on en aurait une autre. Peut-être dans un an. Peut-être à Noël prochain. Peut-être même pas à ce moment-là. Il fallait donc savourer cette banane avec le sérieux d'un condamné à mort face à son dernier repas. Sauf que nous n'étions pas des condamnés au morte. Nous étions uniquement des enfants, condamnés au socialisme. Et cela nous suffisait. Dans notre esprit d'enfants, l'Occident était devenu presque mythologique. Nous ne savions pas exactement à quoi ressemblait la vie là-bas. Mais nous savions une chose: ils avaient des bananes. Beaucoup. Peut-être dans chaque maison. Peut-être poussaient-elles même sur des arbres. Les gens se réveillaient peut-être le matin et en mangeaient une sans attendre Noël. Peut-être même deux. Et s’ils en voulaient une autre, ils allaient en acheter une au magasin. C'était presque inconcevable. Chez nous, si quelqu’un avait eu un accès permanent aux bananes, nous l’aurions regardé avec méfiance. Soit c'était un apparatchik de la camarilla de Ceaușescu, soit il venait d'Occident. Soit il entretenait une relation très particulière avec l’approvisionnement communiste.


Aujourd’hui

Aujourd’hui, quand j’entre dans un supermarché, je vois des centaines, voire des milliers de bananes. Jaunes, parfaites, disponibles à tout moment. Je les prends sans réfléchir. Finies les files d’attente, les bousculades, Noël! Et la surveillance de leur maturation, comme s'il s'agissait d'un réacteur nucléaire. Et pourtant, quand j’en prends une dans la main, son odeur me ramène instantanément à mon enfance, à papa qui revenait des courses de l’aéroport avec dans son sac du chocolat étranger, des mandarines et des oranges. Et surtout à ces deux ou trois bananes vertes qui, pour nous, valaient autant, voire plus, qu'un coffre rempli d'or. Aujourd’hui, je comprends que la banane n’avait rien d’extraordinaire. C'est sa rareté qui la rendait comme telle.


Banana comme souvenir

Les privations spécifiques au communisme nous avaient appris à transformer les petites choses en événements: un chocolat en fête, par exemple. Une orange en trophée. Deux bananes en fortune. C’est peut-être l’une des choses les plus tristes que je comprends aujourd’hui: nous n’étions pas heureux parce que le système nous offrait peu. Mais parce que, étant enfants, nous savions faire de ce peu quelque chose d’énorme. Aujourd’hui, nous avons tout. Pourtant, je continue à respecter chaque banane. Cela peut paraître ridicule, mais ce ne l'est pas pour moi. Quand j’en épluche une, pendant quelques secondes, je retourne dans cette maison, dans cette enfance, dans cette Roumanie où un fruit banal pouvait être un miracle. Pour moi, une banane n'est pas un fruit. C'est un souvenir.

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