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LA «RÉPUBLIQUE DES PERCHES»: LE DIEU DE LA BÊTISE ET SON PROJET

il y a 9 heures
14 min de lecture

Le «vétéran» s'appelait Dobre. Il se prenait tellement au sérieux qu'on aurait pu croire que, s'il s'absentait deux jours, le ministère de la Défense décréterait le deuil national. Ancien conducteur de tracteur, il avait trouvé dans l'armée une nouvelle vocation: piloter un «perche» et son arme défectueuse. La solution qu'il avait trouvée pour remédier au défaut n'avait pas fonctionné, mais cela n'avait aucune importance. Le «vétéran» avait déclaré que «tout allait bien maintenant», et dans la «République des Perches», même la réalité n'avait pas le droit de le contredire.


Le commencement

Roumanie, année de grâce 1989. Après 45 ans de dictature communiste, dont 25 sous Ceaușescu, le pays était au bord de la mort. Plus rien ne fonctionnait, tout était déréglé. Dans ce paysage de malheur absolu, nous y étions. Angelo et George, deux copains pour la vie, deux amis inséparables depuis le premier jour du lycée. À la fin de celui-ci, nous devions affronter l'épreuve du service militaire obligatoire: un an et quatre mois loin de notre famille, de notre maison et de tout ce qui avait constitué notre existence jusqu'alors. Découvrez ci-dessous le début d'une longue série d'aventures incroyables dans la catégorie «Quand la réalité dépasse largement la fiction».


Séparés

Malheureusement, nous n'avons pas été affectés à la même unité militaire. George a été envoyé dans un village situé à moins de 100 kilomètres de Bucarest, notre ville. Pour ma part, j'ai été envoyé à Hateg, une belle ville au pied des montagnes, mais qui se trouvait à environ 500 kilomètres de chez moi. Et ce, en dépit de la loi qui exigeait que le service militaire soit effectué à proximité du domicile. C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés séparés, alors que nous formions un binôme, une «équipe de rêve», durant nos quatre années de lycée (lisez «Lycée communiste: nous pensons, nous ne travaillons pas»). Notre dernière action commune a été l'achat de la malle en bois.


La légendaire malle en bois!

Dans l'armée communiste de l'époque, il n'y avait pas d'armoires pour les conscrits. Pour ranger leurs effets personnels, y compris leur nourriture, ils devaient utiliser des malles en bois munies d'un cadenas. Plus celle – ci était en bois massif et plus le cadenas était solide, moins le risque de vol était élevé. Ainsi, cette malle était devenue le signe distinctif des conscrits: quand on voyait un civil avec une malle en bois, on savait qu'il en faisait partie. Plus malins que les autres, nous avons choisi les plus résistantes, de véritables œuvres d’art en «bois de l’armée»! Munis de ces malles, nous nous sommes retrouvés pour la dernière fois avant une longue séparation à la gare du Nord de Bucarest, prêts à partir vers…..


Vers les ténèbres de l'armée communiste

Un jour morne de début septembre 1989, nous nous y sommes retrouvés, prêts à partir pour les unités militaires de notre affectation. Plusieurs centaines de conscrits, nous tous savions très bien ce qui nous attendait: la nuit de l'armée communiste. La tête haute et les épaules droites, nous, Angelo et George, on attendait tranquillement le train. Aguerris. Endurcis après des années de pratique des arts martiaux et les «chasses à l'homme» menées par les forces de répression du régime communiste contre les Rockers (lisez «Le Liberté et la matraque: première chronique de la génération rock»). Les abus en tout genre, le harcèlement et les passages à tabac, nous les avions déjà subis par le passé, car nous étions considérés comme les «ennemis du peuple». Du «peuple communiste», qu'il soit clair. Ce n'était pas le cas des autres, qui étaient, en général, des gens avec «Crainte du Dieu». C'est-à-dire, des gens qui vivaient en respectant à la lettre toutes les règles imposées par le régime communiste de Ceaușescu. Pour la plupart, ils étaient effrayés, les larmes aux yeux; certains pleuraient à chaudes larmes. On savait tous que nous partions pour l'enfer, un engrenage morbide conduisant aux abîmes de la folie et du désespoir.



La machine à humilier

Vu de l'extérieur, l’armée communiste renvoyait une image de surpuissance, de grandeur et de splendeur. Vue de l'intérieur, c'était une œuvre d'art dans le domaine du harcèlement, des humiliations et des abus de tous genres. La corruption y était omniprésente et l'incompétence y régnait en maître. L'armée communiste roumaine de l’année 1989 en était l'exemple parfait. Une république communiste en miniature: le même langage bureaucratique, les mêmes ordres stupides venant d'en haut et se perdant dans l'absurde au fil de la chaîne de commandement. Les officiers lisaient avec gravité des slogans stupides sur «la bravoure et le dévouement révolutionnaire des soldats dans la lutte contre les impérialistes, les fascistes et les nazis». Les soldats, eux, abusés, exploités, affamés et ennuyés, rêvaient de choses concrètes: des jours de congé, une lettre de leur famille ou de leurs amis, une soupe chaude. Et de la fin de ce cauchemar. On disait que «l'armée fait de toi un homme». En réalité, elle rendait les gens experts dans l'art de la simulation: simuler la compréhension de la logique absurde des commandants et du système. Et surtout, on apprenait toutes les façons dont un homme pouvait être humilié et maltraité.


Sont-ils tombés sur la tête?

C'est donc dans cette organisation du malheur absolu que nous sommes appelés à effectuer notre service militaire obligatoire. Et pas n'importe où, mais dans des unités de défense aérienne dotées de missiles soviétiques Volkof, les armes les plus modernes et les plus performantes de l'armée communiste roumaine de l'époque. À rien comprendre, car nous étions considérés comme les «ennemis du peuple» en tant que rockers et pratiquants des arts martiaux. Des catégories que le régime communiste du pays haïssait et redoutait le plus, et pour de bonnes raisons: pendant la Révolution qui l'a fait chuter, ceux comme nous se sont retrouvés dans les premiers rangs (lisez «Décembre 1989 - L’Armée et la Révolution roumaine»). Comment cela avait-il pu se passer? Qu'avaient donc dans la tête les bureaucrates de l'armée? Il est très probable que les tests d'aptitude effectués lors du recrutement aient révélé la qualité exceptionnelle de notre formation au lycée (pour plus de détails, lisez: «Travaux pratiques pour rien»). Mais aussi des capacités fantastiques de débrouillardise. Et toute cela dès le deuxième jour de l'armée, jour du «casting» pour les postes clés.


Sélection pour les postes clés – La salle du sommeil

Officiellement, elle s'appelait «salle de formation théorique». Mais tout le monde la surnommait «la salle du sommeil». On nous répétait sans cesse que c'était là que nous apprenions la théorie des armes ainsi que le contenu des manuels militaires. En réalité, la principale chose que l'on y apprenait était la théorie extrêmement sophistiquée du sommeil éveillé. C'est là que nous avons découvert qu'un soldat pouvait atteindre un état de sommeil profond pendant qu'un officier expliquait, pour la vingtième fois, le principe de fonctionnement d'une arme qui ne touchait sa cible que si celle-ci coopérait pleinement. Pendant des semaines, nous y avons passé nos matinées à étudier la théorie des missiles, enseignée avec solennité par des officiers et des sous-officiers pour qui dessiner un fil électrique revenait à tracer le plan de la conquête de la Voie lactée. «Écrivez proprement, les gars C'est de la munition intellectuelle!» s'écriaient-ils avec la fierté académique de professeurs de l'Académie des Nuls. J'y ai pénétré pour la première fois à l'occasion de la «sélection pour les postes clés».



La sélection pour les postes clés: le lycée à gauche, CAP à droite

Le commandant de l'unité nous a ordonné de nous répartir en deux groupes: les lycéens d'un côté, et les autres de l'autre ! «Les autres», ce sont les diplômés du CAP et ceux qui avaient arrêté leurs études après le brevet. Sans oublier quelques-uns qui avaient abandonné l'école au moment où l'apprentissage de l'alphabet devenait trop difficile. Nous, qui avions terminé le lycée et obtenu le bac, étions les «intellectuels» de l'armée! On se regardait les uns les autres avec une fierté discrète, comme si nous venions d'être admis à l'Académie française, et non dans une caserne où la compétence la plus importante allait être le cirage des bottes. Le commandant, lui, il nous regardait, visiblement ravi, avec un enthousiasme si sincère qu'on aurait pu croire qu'il venait de découvrir un gisement d'uranium dans la cour de la caserne. Dans l'armée de Ceaușescu, le baccalauréat était considéré comme une arme secrète et le diplôme lui-même semblait relever de la technologie occidentale, probablement classée «secret-défense OTAN».


Les postes pour les «lycéens»

Avec la satisfaction d'un directeur des ressources humaines qui vient de découvrir qu'il a quelques employés capables de lire un manuel sans le tenir à l'envers, il nous a présenté les postes disponibles pour les «baccalauréats». Il s'agissait de postes pour le lancement de missiles, le radar, la salle radio, le guidage, etc. Selon lui, ces postes constituaient l'élite professionnelle de l'unité. En réalité, il s'agissait de ceux où, si l'on commettait une erreur, il n'était même plus nécessaire de remplir un rapport d'incident. Le désastre aurait été visible à plusieurs kilomètres a la ronde.


George, l’observateur optique et visuel

«Toi, le capitaliste (c’est-à-dire originaire de la capitale du pays !), diplômé en mathématiques et en physique, tu seras mon observateur optique et visuel», a déclaré le commandant en me regardant. Ma réaction: zéro absolu. «Mais qu'est-ce que ça veut encore dire?» me suis-je demandé, perplexe. Le titre semblait si sophistiqué que j'ai immédiatement imaginé un spécialiste scrutant le ciel à l'aide d'instruments ultrasecrets, calculant des trajectoires balistiques et communiquant directement avec le Haut Commandement du Ciel. Je m'imaginais presque porter une blouse blanche et des lunettes d'astronome. Voyant que je ne réagissais pas, le commandant a tenté de m'expliquer: «C’est à dire, dessinateur» Rien. Le mot flottait dans la pièce comme une énigme administrative. Cela ressemblait davantage au métier d'un architecte qu'à celui d'un militaire d'une unité de missiles.


La clé de l’énigme

Le «dessinateur» avait pour mission de surveiller l’espace aérien à l’aide d’appareils optiques, d’identifier les aéronefs observés et de consigner les informations recueillies sur une ardoise, sorte de tableau de bord, à partir des coordonnées fournies par les opérateurs de la salle radio. Il devait également indiquer au commandant le moment opportun pour lancer le missile contre une cible aérienne hostile. Un poste impopulaire, si difficile que notre unité n’avait plus eu de «dessinateur» digne de ce nom depuis trois ans. Il exigeait en effet quelque chose d'infiniment rare dans l'armée communiste: réfléchir, dessiner et remplir des formulaires en même temps. Une combinaison presque contre nature dans une institution où l'initiative était mal vue et où la règle tacite était: «Exécute, ne réfléchis pas!»


La suite

J’allais bientôt découvrir que le destin militaire avait un sens de l’humour plus noir que n’importe quel officier de l’armée communiste. Alors que mes camarades allaient transporter des câbles, tourner des clés et pousser des tonnes de métal soviétique, j'allais manier l'arme la plus redoutable de l'armée communiste. Pas la fusée. Ni le radar. Mais la craie et la ardoise. Et cela, notamment et surtout pendant la Révolution, lorsque j'ai indiqué au commandant les cibles auxquelles des missiles avaient été lancés (une histoire racontée dans La raquette et la bêche… ou l'armée polyvalente). Très important encore: j'ai traversé la période de la «République des Perches» plus facilement que les autres conscrits.



La République des Perches

De qu’il franchissait la porte de l'unité, le conscrit cessait d'être un citoyen de la République Socialiste de Roumanie (telle était l'appellation officielle du pays à l'époque). Sans signer le moindre document et sans qu'on lui demande son avis, il devenait citoyen d'un autre pays: la «République des Perches». Ce pays avait ses propres lois, sa propre géographie et sa propre logique. Si, dans le monde civil, deux et deux faisaient quatre, ici, le résultat dépendait de l'ancienneté dans l'armée de la personne qui posait la question. Et tout commençait par la perte de son nom. Celui qu'il portait dans la vie civile disparaissait pour être remplacé par «le Perche» (c'est ainsi que l'on désigne les novices dans l'armée roumaine communiste). Un «perche» quelconque, l'un des milliers de poissons condamnés à nager dans un aquarium vide d'eau, mais rempli par d'humiliations. Et, tout comme les perches dans la réalité, «le Perche» était à la merci des prédateurs, qui portaient ici le nom de «Vétéran».


Le Vétéran

Le mot «vétéran» désignait alors le conscrit ayant accompli au moins six mois de son service militaire obligatoire. Dans le même temps, la plupart de ceux qui avaient été des «vétérans» au sein de leur unité terminaient leur service et rentraient chez eux. Un nouveau contingent de conscrits prenait alors leur place. Ces derniers étaient appelés les «perches», tandis que ceux qui avaient été «perches» jusqu’alors devenaient des «vétérans». Maltraités et humiliés de mille et une façons, ils perpétuaient la terreur à leur tour. Des gens transformés en monstres qui avaient appris qu'ils devaient faire subir aux nouveaux «perches» ce qu'ils avaient eux-mêmes enduré jusque-là. Certains allaient encore plus loin, par pure méchanceté ou pour se donner l'impression d'être importants ou supérieurs aux autres. D’autres le faisaient par habitude, estimant que «c’est comme ça à l’armée».


Impossible de s'opposer

Les «vétérans» faisaient tout ce qu’ils voulaient aux «perches», car personne ne s’y opposait. Les officiers, jusqu’au commandant de l’unité, savouraient le spectacle des humiliations, des abus et des privations subis par les «perches», et y participaient parfois, le plus souvent en tant qu’instigateurs, plus rarement en tant qu’auteurs. Parfois, et plutôt rarement, ils préféraient ne pas s'en mêler et détourner le regard. Quant aux «perches» eux-mêmes, ils ne pouvaient rien y faire. Ils se rencontraient pour la première fois et étaient donc livrés à eux-mêmes, chacun pour soi. En revanche, les «vétérans» étaient unis et solidaires après avoir enduré ensemble six mois d’abus et de privations. Par conséquent, tout «perche» qui ne se pliait pas aux ordres ou qui tentait de se révolter se retrouvait confronté à presque tous les «vétérans» de l’unité. Il encaissait au moins une raclée, une bonne raclée, puis était soumis à un traitement encore plus dur que celui de ses camarades qui s'étaient montrés plus dociles.


Le vétéran appelé «Caporal Dobre»

Il se promenait dans la caserne avec une telle assurance qu'on aurait pu croire qu'il était au moins officier supérieur, voire général. Parlait peu, car il n’avait pas beaucoup de mots à sa disposition. Ceux dont il disposait, il les utilisait avec une telle parcimonie que même les planificateurs du FMI auraient été envieux. Dans sa vie d’avant, il avait été conducteur de tracteur dans un village perdu au milieu de nulle part, quelque part dans les plaines infinies du Bărăgan (région céréalière de Roumanie), là où l’horizon était si droit que la seule colline était celle des contes de ses grands-parents. D'après ce qu'il racontait, il conduisait son tracteur avec la même fierté qu'un amiral à la tête de sa flotte. Seulement, une fois dans l’armée, il avait découvert une machine encore plus puissante que le tracteur: un «perche». C'est-à-dire moi, George.


Le fusil

Chaque jour, il me confiait la même mission sacrée: «Nettoie le fusil!» Je le démontais. Je l’essuyais. Je l’huilais. Je le polissais jusqu’à ce qu’il commence à briller comme l’argenterie du dimanche. Le lendemain, on recommençait depuis le début. J’avais l’impression que si la guerre avait été menée contre les taches d’huile, l’armée roumaine aurait été invincible. Le problème, c’est que l’arme avait un défaut que même les heures de nettoyage les plus consciencieuses ne pouvaient réparer: au stand de tir, si l’on visait le centre de la cible, la balle atterrissait obstinément une vingtaine de mètres plus à gauche. Peu importait à quel point tu respirais doucement ou avec quelle fermeté tu calais la crosse de l’arme contre ton épaule, l’arme avait ses propres convictions géographiques. La cible était devant toi. La balle préférait aller visiter un autre département. Si une guerre avait éclaté, l’ennemi aurait été en sécurité, à condition de rester exactement là où je visais. L’ironie, c’est que «Caporal Dobre»’ inspectait son arme après chaque nettoyage avec la solennité d’un bijoutier vérifiant un diamant. Il passait son doigt sur le canon, approuvait d'un signe de tête et disait d'un ton grave: «Maintenant, elle tirera droit.» Et pourtant, l’arme ne tirait pas droit du tout. Mais cela n'avait pas d'importance: dans la République des Perche, même la réalité n'avait pas le droit de le contredire.



La torture

Devenu le «dessinateur principal» de mon unité, je passais la majeure partie de mon temps devant le tableau de bord, ou dans une petite cabine à côté. Et quand je rejoignais malgré tout mes camarades «perches», c'était toujours à la hâte, car le commandant de l'unité ou son remplaçant pouvait à tout moment m'appeler pour que je me présente immédiatement au travail. Cela me rendait indisponible pour les abus et le harcèlement perpétrés par les «vétérans». Et cela les dérangeait terriblement tous, le «Caporal Dobre» en particulier. C’est alors qu’il a sollicité l’aide d’un officier, un de ceux fermement convaincus que les «perches» devaient être humiliés au maximum, simplement parce qu’ils sont des «perches». Un matin, il m'a convoqué chez lui. Il m'a regardé comme si j'étais un téléviseur cassé, puis il a souri. Un sourire d'homme qui vient de découvrir une nouvelle forme de torture et qui a hâte de la tester. Avec ses bottes de dieu de la bêtise, il traça dans la poussière un nouveau projet: «Un mètre cube. Profondeur, largeur et longueur.» Un poème court, mais douloureux. Je devais mettre à nu un tuyau à remplacer. Je me mis à creuser. Huit heures. Huit heures durant lesquelles j'ai eu l'impression que chaque coup de pelle ne creusait pas seulement la terre, mais aussi ma dignité.


La sinusite

Enfin, je tombe sur la canalisation. Elle était fissurée et l’eau s’en écoulait. À un moment donné, l’eau a recouvert mes bottes. Froide. Froide comme le regard d’un officier quand on lui dit qu’on a des droits. Que je ne peux pas rester les pieds dans l’eau froide, car j’ai une sinusite et le médecin m’a clairement dit d’éviter cela. L’officier a éclaté d’un rire si violent que j’ai cru qu’il allait faire une crise d’hypertension. Il riait comme un âne frappé par une révélation. Puis, d'un ton solennel, il m'a lancé sa réplique préférée: «Espèce de crétin de perche! Tu exécutes l’ordre, et ensuite, si ça ne te convient pas, tu en fais part au commandant!» L’armée communiste est l’endroit où la logique meurt et où la bêtise est promue. J’exécute l’ordre. Je travaille encore deux heures dans l’eau froide. Le soir, une ambulance vient me chercher pour m’emmener à l’hôpital.



Le comandant

J’y passe deux jours entiers, ma sinusite s’épanouissant telle une fleur de souffrance. Pendant ce temps, le commandant ne cessait de demander: «Où est George?» En mon absence, l’unité a perdu un concours qu’elle aurait dû remporter haut la main. Mon retour de l’hôpital n’a pas été pas un moment solennel, mais une comédie noire en trois actes. Moi, avec ma sinusite qui hurlait encore dans mes sinus comme un chœur de bottes mouillées. L’unité, dans un chaos organisé, telle une termitière à épaulettes. Les officiers, abrutis par le malheur, couraient comme des poulets décapités à la recherche du «dessinateur disparu». Mon entrée dans la cour a eu des airs de héros tragique, mais sans fanfare, sans applaudissements, sans rien. Quelques sous-officiers m'accueillaient et me regardaient comme un réfrigérateur en panne: ils ne savaient pas s'ils devaient me réparer ou me jeter. Un «vétéran», tel un personnage secondaire dans un mauvais film, m’a regardé avec un mélange de méfiance et de déception. Pour lui, le fait que j’aie survécu était une insulte personnelle. «Ah… tu es venu.» C’est tout ce qu’il a pu dire. Un poète du silence, un Socrate de la bêtise. On m’emmène devant le commandant, un homme dont l’esprit était aussi désorganisé qu’un tiroir rempli de vis cassées. «Où étais-tu passé, George? Comment as-tu osé manquer le concours?» Sa voix était un mélange de panique, de rage et d’impuissance; s’il avait eu une arme, il m’aurait abattu sur-le-champ. «À l’hôpital, monsieur le commandant. L’ambulance m’a récupéré directement dans le fossé.».


La punition

Je dis cela calmement, comme un homme qui sait que la vérité est plus absurde que n’importe quel mensonge. Le commandant rougit. Non pas de honte — les officiers ne possèdent pas cet organe — mais de rage. «Qui t’a jeté dans le fossé?» Je lui donne le nom de l’officier responsable. Le commandant devient rouge comme une betterave, se met à hyperventiler, j’ai l’impression qu’il va faire un AVC sur-le-champ. Quand il retrouve enfin l’usage de la parole, il hurle si fort que les vitres du bâtiment en tremblent: «L’officier X (j’ai oublié son nom depuis si longtemps) doit disparaître de mon unité. Qu’il soit immédiatement muté là où la carte est accrochée à un clou (c’est-à-dire au point le plus septentrional du pays).». Traduction du langage militaire: l’officier est exilé au pays des idiots, dans un endroit où sa bêtise ne sera plus une arme de destruction massive.


La suite

L’ambiance au sein de l’unité a changé. Les «vétérans» me regardent avec un mélange de respect et de crainte. Non pas parce que j’étais fort, mais parce que j’avais survécu à un officier capable de tuer un rhinocéros avec sa seule bêtise. Ce soir-là, je retourne dans mon dortoir. Je m’allonge, je respire profondément et j’ai le sentiment d’avoir remporté ma première bataille militaire. Pas contre l’ennemi. Pas contre la nature. Mais contre la bêtise institutionnalisée. Une fin heureuse à la manière de l'armée communiste du Ceauşescu: on survit, mais on ne sait pas comment. À SUIVRE 

 

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