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LE RÉVEILLE DU MAMMOUTH: RÉVOLUTION ROUMAINE 2

Deuxième article d'une série consacrée à la Révolution Roumaine de 1989, il relate les événements à travers le regard des conscrits Angelo et George. Le premier article s'intitule «Décembre 1989: l'armée et la révolution».


Nos enfants seront libres.
Nos enfants seront libres.

Anno Domini: 1989

Après 45 ans de dictature communiste, dont 25 sous Ceaușescu, la Roumanie était au bord de la mort. Plus rien ne fonctionnait, tout était déréglé. Dans ce paysage de malheur absolu, nous étions: Angelo et George. Deux copains pour la vie, deux amis inséparables depuis le premier jour du lycée. À la fin de celle-ci, nous devions affronter l'épreuve de notre vie: le service militaire obligatoire d'un an et quatre mois. Une éternité pour nous, à 19 ans, d'être séparés l'un de l'autre, de notre famille, de notre maison, de tout ce qui avait constitué notre existence jusqu'alors. C'était le prix à payer pour avoir refusé l'avenir professionnel qu'on avait tenté de nous imposer.



Les voies refusées

La première était celle choisie par nos professeurs et entérinée par les autorités communistes: mineur de charbon dans la Vallée du Jiu, probablement le pire emploi de Roumanie à l'époque. C'était la punition pour nos innombrables frasques durant les quatre années de lycée. Pour nos innombrables violations et entorses aux «valeurs communistes» que nous étions censés apprendre et suivre pour devenir les membres parfaits du Parti Communiste Roumain de demain. Des «valeurs» (!) que nous avions piétinées avec une ferveur inouïe. En même temps, nos parents voulaient que nous devenions «ingénieurs du BTP». Selon eux, c'était le métier d'avenir dans la Roumanie du mégalomane Ceaușescu. Ce dernier, se prenant probablement pour un pharaon du XXe siècle, voulait détruire tout ce qui était ancien pour reconstruire le pays à sa manière, dans un style d'une laideur effroyable. Nos chers parents avaient les meilleures intentions à notre égard, mais celles-ci étaient en totale contradiction avec nos aspirations pour l'avenir.


Mineurs de la vallée du Jiu.
Mineurs de la vallée du Jiu.

Notre voie

En fait, moi, Angelo, je voulais devenir pilote de Mig-21, l'équivalent à l'époque du Rafale d'aujourd'hui. George, mon complice dans toutes les aventures de notre adolescence tumultueuse, a accepté de me suivre dans cette folie. Pour y parvenir, nous devions ruser pour contrer les plans de nos professeurs et de nos parents. Notre plan était le suivant: une fois arrivés dans l'armée pour effectuer notre service militaire, nous allions informer nos commandants de notre intention de devenir officiers, pilotes de chasse plus précisément. Avant cela, nous devions échouer à l'examen d'entrée à l'école d’Ingénieurs!


Mig-21.
Mig-21.

L’examen

Nous étions contraints par nos parents de passer l'examen. Il était impossible de s'opposer à leur volonté: nous dépendions encore d'eux pour le logement, la nourriture, les vêtements, etc. L’école d'Ingénieurs choisie: «Chemins de fer. Routes. Ponts.» Le nom avait séduit nos parents. Non pas pour son contenu, mais pour sa résonance. Cela sonnait comme une épopée technocratique, un progrès communiste, une symphonie de béton et de rails. Ils ne comprenaient pas exactement ce que l'on y allait étudier, mais cela semblait sérieux. Monumental, même. Et après tout, quoi de plus romantique et de plus exaltant que la vibration métallique d'une locomotive à l'aube, en train de rouler à toute vitesse sur un pont? Le tout conçu et bâti avec passion par leurs fils ingénieurs. Malheureusement, la réalité les a frappés de plein fouet, comme un train lancé à toute vitesse: nous n’avons pas réussi l'examen. Mais pour en arriver là, nous avons dû nous battre durement.


L’Université « Chemins de fer, Routes et Ponts » à Bucarest, en Roumanie.
L’Université « Chemins de fer, Routes et Ponts » à Bucarest, en Roumanie.

Travailler pour …..échouer

Mais pourquoi donc? Après tout, l'examen se composait de deux épreuves de mathématiques et d'une épreuve de physique. Vu nos résultats catastrophiques au lycée, nous n'aurions pas dû avoir la moindre chance. Manque de bol, nous avons trouvé les sujets de l'examen plus que légers. Il semblerait que les maigres efforts fournis pour éviter de redoubler les années de lycée à cause de ces matières nous aient dotés de plus de connaissances que nous ne pensions. Beaucoup plus qu'il n'en fallait pour devenir ingénieur en chemins de fer et ponts en Roumanie sous Ceaușescu! Ébahies, nous avions fixé les sujets pendant plusieurs minutes; le spectre d'une réussite haut la main de l'examen commençait à nous hanter. Mais nous étions fortes, avec une mentalité de gagnants, convaincus qu'il y a toujours une solution pour surmonter les obstacles qui se dresseraient devant nous. Nous nous sommes donc concentrées intensément, travaillé avec beaucoup de sérieux, et nous avons réussi. Réussir à commettre suffisamment d'erreurs de calcul dans les exercices de mathématiques et d'erreurs dans la résolution des problèmes de physique pour échouer à l'examen. Et pas n'importe comment! Sans nous parler, sans même nous regarder, comme preuve de nos qualités intellectuelles exceptionnelles — ou de notre capacité à être égaux en tout —, nous avons obtenu la même moyenne. Plus précisément, Angelo a obtenu 3,34 et George 3,31! C'est ainsi que nous avons brillamment échoué à l'université, à la grande déception de nos parents qui nous voyaient déjà construire des ponts et des chemins de fer. Mais nous étions ravis, car nous pouvions continuer notre chemin. Et vint le départ!



Vers les ténèbres de l'armée communiste

Un jour morne de début septembre, nous nous sommes retrouvés sur les quais de la gare, prêts à partir pour les unités militaires de notre affectation. Nous y étions, Angelo et George, ainsi que plusieurs centaines d'autres conscrits qui savions très bien ce qui nous attendait: une épreuve épouvantable. Pas nécessairement pour nous, Angelo et George, déjà endurcis par les années de pratique des Arts Martiaux et les «chasses à l'homme» menées par les forces de répression du régime communiste contre les Rockers que nous étions (lisez «Le liberté et la matraque: première chronique de la génération rock»). Les abus en tout genre, le harcèlement et les passages à tabac, nous les avions déjà subis par le passé, étant considérés comme des «ennemis du peuple». Du «peuple communiste», qu'il soit clair. De plus, le service militaire obligatoire nous évitait la carrière de mineur de charbon tout en nous ouvrant la voie vers celle de pilote de chasse. Alors, la tête haute et les épaules carrées, nous attendions calmement le train. Mais ce n'était pas le cas de nos compagnons de route, pour la plupart effrayés et les larmes aux yeux. Certains avaient même les larmes qui coulaient sur leurs joues, sachant tous qu'ils partaient pour l'enfer. Vers l'armée communiste.


La célèbre valise utilisée pour le recrutement militaire.
La célèbre valise utilisée pour le recrutement militaire.

La machine à humilier

Vu de l'extérieur, l’armée communiste renvoyait une image de surpuissance, de grandeur et de splendeur. Elle excellait en effet dans les parades et les défilés, mais se distinguait rarement sur les champs de bataille. Les prétendues victoires remportées par l'armée communiste? Chaque bataille «gagnée» se soldait par un bilan effroyable: plus d'hommes et de matériel de guerre perdus que l'ennemi prétendument vaincu. On peut donc se demander si elle avait réellement gagné la bataille ou si elle avait simplement profité de circonstances favorables pour proclamer la victoire. Puis, la puissante et professionnelle machine de propagande communiste faisait le reste: elle amplifiait à l'extrême les performances de l'armée, créant ainsi une aura d'invincibilité autour d'elle. Vu de l'intérieur, l'armée communiste était une œuvre d'art: l'art du harcèlement, des humiliations et des abus de tous genres. La corruption y était omniprésente et l'incompétence y régnait en maître. Et l'armée de Ceaușescu était encore pire.


L'armée de Ceaușescu?

En effet, Ceaușescu s'était également proclamé «Commandant Suprême de l'armée roumaine». Il considérait les soldats non pas comme des individus, mais comme des éléments de décor pour ses propres défilés. Entre deux visites triomphales et trois salves d'applaudissements obligatoires, il rêvait d'une force militaire inébranlable. L'« armée du peuple», comme la surnommait la propagande communiste. Mais la très grande majorité du peuple aurait préféré garder ses fils à la maison.Ne les envoyer pas en enfer. Tout était parfaitement organisé sur le papier: plans de défense, stratégies, mobilisations, discours célébrant la victoire. En réalité, c'était une immense répétition générale pour RIEN. Une machine qui fonctionnait avec solennité, confusion et une quantité incroyable de stupidité, sous le regard d'un dictateur qui voulait tout contrôler. Et décider de tout pour tous.


La dissonance

À cette époque, la discipline se confondait avec la peur et le patriotisme était une forme de survie civique. L'armée était devenue une république communiste en miniature: le même langage bureaucratique, les mêmes ordres stupides venant d'en haut et se perdant dans l'absurde au fil de la chaîne de commandement. Les commandants lisaient avec gravité des slogans stupides sur «la bravoure et le dévouement révolutionnaire dans la lutte contre les fascistes et les nazis». En échange, les soldats, abusés, exploités, affamés et ennuyés, rêvaient de choses concrètes: des jours de congé, une lettre de leur famille ou de leurs amis, une soupe chaude. Et surtout, de la fin de ce cauchemar. On disait que «l'armée fait de toi un homme». En réalité, elle rendait les gens experts dans l'art de la simulation: simuler la compréhension de la logique absurde des commandants et du système. Et surtout, on apprenait combien de façons un homme pouvait être humilié et maltraité. Mais aussi comment dormir pendant les cours d'« étude politico-idéologique communiste».


Lavage des cerveaux

Il faut savoir qu'au sein d'une armée communiste, le niveau idéologique devait être très élevé. Autrement dit, les conscrits devaient connaître par cœur les slogans et les «pensées» du Camarade Dictateur. Pour y parvenir, nous, les soldats de la patrie communiste, suivions également des cours de «politique et idéologie communiste». On nous lavait le cerveau avec zèle militaire. Du moins, ils essayaient. Chanceux, nous, Angelo et George, n’avons eu droit qu'à quelques séances ennuyeuses où l'on nous lisait des textes du Camarade Dictateur Ceaușescu dans le journal «Scânteia» (l'équivalent roumain de L'Humanité). Nous ne retenions rien, mais nous faisions semblant d'écouter. George n'oubliera jamais son commandant de peloton, un homme réaliste, qui se moquait lui aussi de la situation. Il lisait solennellement les discours de Ceaușescu sur «le développement économique et le renforcement de la capacité de défense du pays». Puis, il soupirait théâtralement: «Eh bien, camarades soldats, si même cela ne vous inspire pas, je ne sais pas ce qui pourrait». Mais les «camarades» bataillaient férocement, en silence, contre le sommeil et l'absurdité de la situation. Il fallait une force mentale digne des Forces Spéciales pour résister à une heure entière d'« enthousiasme révolutionnaire». L’ennui mortel était alors leur seul ennemi réel. Et bien sûr, toute cette «préparation» idéologique communiste est tombée à l'eau lors du déclenchement de la Révolution à Timișoara (deuxième ville du pays,la plus occidentalisée à l’époque).


GEORGE et LE MURMURE de la révolution roumaine

La grosse chaussure et le regard à la manière du KGB

Début décembre 1989, le temps de la Révolution approchait à grands pas à Timişoara; les gens allaient descendre dans la rue. Dans mon unité de défense aérienne, située dans le village d'Adâncata, près des champs pétroliers les plus importants de Roumanie, le silence était profond et gardé avec zèle militaire. Moi et mes camarades attendions de comprendre si la patrie nous préparait un avenir ou si elle nous poussait simplement à rester sages dans un passé communiste qui refusait de mourir. C'est ainsi que la Révolution a commencé pour nous: non pas avec des sirènes ni avec des discours. Un camarade revenait du congé, d'un village près de Timișoara nommé «Abeille» («Albina» en roumain). J'ai oublié son nom, mais le nom du village est resté gravé dans ma mémoire comme un autocollant sur un manuel d'histoire: petit, apparemment sans importance, et pourtant en plein vol vers le changement. Il est entré dans la chambre en se faufilant comme un conspirateur maladroit et, à voix basse, il nous a dit que, le 15 novembre, après la victoire de l’équipe de football contre le Danemark — notre grande gloire sportive et l'exutoire officiel de l'enthousiasme national —, les gens étaient descendus dans les rues de Timișoara pour faire la fête. Et, au milieu des klaxons et des drapeaux, quelques cris anticommunistes avaient retenti. Rien de monumental, rien de programmatique. Juste le courage inattendu de personnes qui avaient senti qu'elles pouvaient respirer sans craindre que quelqu'un vienne vérifier leur souffle…. idéologique. Évidemment, la Police Secrète du régime, appelée «Securitate», est immédiatement intervenue, avec autant d'élégance qu'un rhinocéros dans un magasin de porcelaine: elle a infiltré ses agents et, par un «dialogue constructif», a réglé la situation. En clair, elle les a dispersés, effrayés, et a noté dans son carnet qui avait osé respirer trop librement. À l'Usine Mécanique de la ville, les ouvriers avaient également tenté d'allumer un feu, mais on l’avait éteint dans l'œuf. « Sécurité », pompier d'idées professionnel et sans humour, avait «calmé les esprits». Autrement dit, ses agents ont fait ce qu'ils savaient faire de mieux: écraser l'espoir sous leur grosse chaussure et leur regard bleu glacial, à la manière du KGB ou de la Gestapo.


13 - 15 décembre 1989: l'étincelle dans le bunker

Puis, comme dans un prologue étrange et clandestin de la Révolution, j'écoutais Radio Free Europe dans le bunker de l'unité. Officieusement, bien sûr. Officiellement, j'écoutais le silence, le manuel de combat et le bruit de la craie sur mon poste de combat. En réalité, je me faufilais dans la salle de commandement souterraine comme une souris alphabétisée. Dans une salle voisine se trouvait la radio que les officiers écoutaient. Le 13 ou le 14 décembre, j'ai entendu pour la première fois le nom du pasteur László Tőkés. Il demandait de l'aide pour ne pas être déporté. Mais, dans la Roumanie de l'époque, demander le droit de rester chez soi équivalait à réclamer la liberté pour tous. Jusqu'au 15 décembre, les habitants de Timișoara veillaient devant son église, frigorifiés et encore incrédules, comme s'ils demandaient poliment à l'Histoire de commencer. Ce soir-là, «Securitatea» a tenté de disperser la foule — en civil, comme à chacun de ses grands moments de honte — et des affrontements ont éclaté. Rien de grandiose pour l'instant. Les grandes explosions commencent souvent par une petite étincelle, et c'était celle-ci. Voilà à quoi ressemblait le début, vu depuis mon bunker: moi avec ma craie et ma planche jaune, eux avec leurs boucliers et leurs matraques. Le pays entre deux respirations, et l'Histoire qui prépare, sans hâte, sa métamorphose. De la chenille au papillon.


16 décembre 1989: À bas, Ceauşescu!

Je me tenais frissonnant derrière mon tableau, la lumière jaune jouant sur la vitre épaisse comme sur la peau d'un reptile endormi, et j'écoutais la radio, le cœur serré. À Timișoara, les gens se rassemblaient autour du pasteur László Tőkés, pour le protéger de la déportation ordonnée parce qu'il avait osé critiquer le régime. J'entendais la foule grossir et les bougies et les prières se transformer en premiers slogans, les tramways devenir des tribunes improvisées pour scander «À bas Ceaușescu! », et les forces de répression communistes répondre par des gaz lacrymogènes, des matraques et des arrestations. Nous, sous terre, dans notre bunker avec nos missiles endormis, nous sentions l'Histoire frapper à la porte. Les officiers ont commencé à s'agiter. Il n'y avait ni course ni panique – Dieu nous en préserve, la panique était un attribut bourgeois – c'était un murmure discret, comme lorsque, dans le salon d'un apparatchik communiste, quelqu'un écarte par inadvertance le rideau et laisse entrer la lumière. Des voix basses, ordonnées, des mots brefs, des regards perçants. Ils semblaient savoir, mais ne voulaient pas encore l'accepter. Ou peut-être répétaient-ils par inertie que «la situation était sous contrôle», alors qu'il devenait évident que personne ne contrôlait quoi que ce soit, pas même l'air que nous respirions. Un vent froid me glaça les os. Pas celui du bunker, où l'air avait toujours la même odeur de peinture sèche, de béton humide et de discipline forcée. Non, un pressentiment vêtu d'un uniforme militaire, de bottes lourdes et d'armes à feu.


Puis, le dégel

De son cercueil de glace communiste, la Roumanie bougeait, comme un mammouth gris aux yeux petits et méfiants. D'abord une paupière, puis un étirement à peine visible des muscles, un sursaut de sommeil dont on se réveille malgré soi. Pour la première fois, j'ai senti, presque physiquement, que ce colosse ne pouvait plus rester immobile. Il se réveillait, lentement, secouant les tonnes de silence, de peur et d'obéissance qui l'enveloppaient. Un monstre de béton et de slogans qui, comble du comble, se souvenait soudain qu'il avait un cœur. Et moi, là, dans mon bunker souterrain, je sentais la réalité devenir élastique. Le silence n'était plus le silence. L'ordre n'était plus l'ordre. L'avenir n'était plus une mauvaise blague racontée lors d'une réunion des apparatchiks du Parti Communiste. Plus tard, dans la chambre de couchage, après l'extinction des feux, j'ai raconté à mes camarades tout ce que j'avais entendu. À voix basse, d'une voix fébrile, comme si dire la vérité à voix haute pouvait réveiller tout le régiment — ou, qui sait, peut-être même le pays tout entier.


17 décembre 1989: «Radu cel Frumos»

Le matin, alors que je revenais à mon poste, le froid encore accroché à moi comme une seconde peau, le téléphone du bunker a sonné. Le récepteur était une sorte de haut-parleur artisanal, assemblage de pièces provenant d'une vieille radio et de l'ambition d'un sous-officier de la modernité. Tous les officiers écoutaient en silence. À l'abri des regards, comme une ombre disciplinée, j'entendais le monde changer à deux mètres de moi. J'étais l'invisible parfait, un espion en mission d'écoute de l'Histoire en marche. La voix grave et métallique d'un général du Haut Commandement a déchiré l'air: consigne de combat. Nom de code: «Radu cel Frumos» (roi roumain du XVe siècle). Un mot si doux et médiéval pour un ordre si cruel: fermez tout, coupez les communications, état de guerre. Dehors, la Roumanie était en ébullition: à Timișoara, des gens étaient fusillés, à Bucarest, Ceaușescu ordonnait de tirer sur les civils par téléconférence, tel un dieu paranoïaque. Pendant ce temps, j'étais là, simple soldat, caché derrière une vitre fumée, écoutant mon pays entrer dans l'Histoire au bruit des balles et des chars. Dans ce bunker, dans ce silence de béton humide, je voyais l'air devenir lourd comme du plomb et je comprenais comment un mot de code pouvait transformer des soldats en témoins d'un monde qui se divisait en deux.


Le 18 décembre 1989, le drapeau troué

Ce jour-là, quelque chose d'incroyable s'est produit: une grève générale a été déclarée à Timișoara. Je restai tranquille, écoutant avec ma mission secrète d'« espion ». J'étais le messager silencieux qui apportait des bribes de vérité à mes camarades dans le dortoir commun. Et pour cela, j'étais récompensé comme un roi: on me servait les meilleurs plats, on m'offrait des chocolats et des biscuits, puis on me laissait parler comme un grand-père qui raconte des histoires fabuleuses à ses petits-enfants. Ce jour-là, le commandant et les officiers parlaient précipitamment, à voix haute, de «Radu cel Frumos» et de ce qui venait de se passer à Timișoara: la proclamation de la loi martiale. Leur ton était sec: Ceaușescu avait ordonné à l'armée de tirer sur la population. C'est alors que j'ai appris quelque chose qui m'a semblé à la fois fou et héroïque: un groupe d'étudiants avait découpé l'emblème communiste du drapeau national et parcourait la ville avec le drapeau troué. J'ai trouvé cela incroyablement courageux, presque... cool. Dangereux, mais libérateur. Ils entonnaient «Deșteaptă-te, române!», l'ancienne chanson patriotique interdite par le régime communiste, l'équivalent roumain de «La Chanson des partisans» ou de «Bella Ciao». Moi, je ne connaissais que les chansons militaires, rythmées, adaptées aux défilés, et l'hymne national de la Roumanie communiste. C'est tout. Le reste du monde semblait respirer un autre air. Plus tard, j'ai appris que Ceaușescu allait se rendre en visite officielle en Iran. Radio Free Europe disait que c'était un suicide politique. Pour ma part, je n'ai ressenti qu'une profonde tristesse: je pensais que la révolte avait déjà été écrasée et que nos espoirs étaient morts avec les premiers coups de feu.


Le sanglier en carton

Cette soirée m'est restée en mémoire comme une sinistre farce: avant de sortir de mon bunker, j'ai feuilleté un journal confisqué aux officiers. «Scînteia Tineretului» (L'étincelle de la jeunesse), le journal de l'organisation de jeunesse du Parti communiste roumain. Le sanglier officiel des informations communistes en carton. Je cherchais le «Top Rock», une étincelle de normalité. Je n'en ai pas trouvé, mais je suis tombé à la place sur un morceau de prose estivale, comme si l'hiver n'existait que dans notre imagination. Son titre: «Conseils pour ceux qui sont à la mer», avec des indications sur le bronzage par séances de 10 à 15 minutes. Et sur la façon de ne pas crier si vous vous perdiez en mer, car personne ne vous entendrait. Tout cela en plein mois de décembre!


Le 19 décembre 1989: anniversaire derrière les barbelés

Coïncidence rituelle: j'avais 19 ans et c'était le 19 décembre. Un détail insignifiant, certes, mais dans cette tempête invisible, dans le tumulte qui grandissait sous nos pieds sans que nous en comprenions pleinement la portée, cela m'est apparu comme un signe, une sorte de nœud dans le temps. L'ironie voulait que, ce jour-là, au lieu d'être pris dans le tourbillon des rumeurs et des conversations téléphoniques en haut-parleur, j'étais presque complètement coupé de l'actualité. Pour mon anniversaire, j'avais exceptionnellement droit à quelques heures de liberté pour aller dans la ville la plus proche. Pour nous, les conscrits de l'armée roumaine communiste, la ville était synonyme de «liberté», comparée à l'espace clos de l'unité militaire entourée de barbelés. Moi, je n'avais nulle part où aller; je n'avais personne à rencontrer, aucune raison de courir entre les immeubles gris pour simuler la joie inexistante d'une célébration ratée. Je suis donc resté dans l'unité, dans un silence rare, presque coupable. Je me suis offert le luxe de me reposer. J'ai écrit une longue lettre à Angelo. J'ai lu. J'ai respiré. Pendant quelques heures, j'ai eu l'impression de pouvoir sortir la tête de l'eau trouble de l'incertitude. Dehors, un régime s'apprêtait à s'effondrer; moi, à 19 ans, j'étais assis dans un lit de caserne, un livre à la main, en train d'essayer de comprendre quel adulte j'étais déjà devenu sans rien demander. Cette journée n'a pas marqué l'Histoire, mais pour moi, elle est restée une parenthèse étrange, une brève pause dans le temps, avant que tout ne s'effondre. Une sorte de calme avant la tempête. Avant l'explosion populaire.


20 décembre 1989: «N'ayez pas peur, Ceaușescu va tomber»

Le matin, je me suis retrouvé à nouveau dans le bunker, assis sur la même chaise froide, sous la même lumière jaunâtre, mais dans une réalité complètement différente. Radio Free Europe annonçait quelque chose qui, la veille, aurait semblé complètement fou: Timișoara, la première ville libérée du communisme. Ces mots me traversaient les os comme un courant électrique. J'étais dans l'armée, en état d'alerte maximale, caché dans une pièce sans fenêtres, et pourtant j'avais l'impression que toutes les portes du monde venaient d'être ouvertes. Les mains moites et le souffle retenu, j'écoutais la foule de la place de l'Opéra crier: «Nous sommes le peuple!», «L'armée est avec nous!», «N'ayez pas peur, Ceaușescu va tomber!». C'était comme si j'entendais un peuple réapprendre à parler, après une vie passée à chuchoter. Et moi, là, ombre d'un soldat dans un coin de la caserne, je sentais pour la première fois que nous n'étions peut-être pas nés uniquement pour endurer. À 19 heures, on m'a fait sortir du bunker: tout le monde était devant la télévision. Ceaușescu était revenu d'Iran et parlait avec ce regard de pierre, condamnant les habitants de Timișoara comme «ennemis du peuple, ennemis de la révolution socialiste». Son ton était le même que d'habitude, mais le monde avait changé. Et tandis qu'il tonnait, quelque part, au loin, dans l'obscurité derrière la caserne, il me semblait entendre l'écho de ces voix de Timișoara, comme une vibration qui traversait les murs, les uniformes et les peurs. C'est alors que j'ai compris que, même si l'on s'acharnait à nous faire taire, la Roumanie avait déjà commencé à respirer.



21 décembre 1989: Crétineries à la chaîne

Le dernier discours de Ceaușescu devant quelques dizaines de milliers de personnes forcées de venir l’écouter. On nous a rassemblés dans la salle à manger, comme des pions sur un échiquier, pour regarder la retransmission. Nous nous sommes serrés comme nous le pouvions dans une salle trop petite pour contenir une telle tension. On a apporté un téléviseur en noir et blanc, grand comme une boîte à chaussures, mais doté d'un pouvoir inhabituel: celui de révéler l'absurdité. Ceaușescu a commencé à parler, d'une voix rigide, avec des gestes qui auraient semblé théâtraux même dans un film de série B. Il débitait avec grâce les crétineries habituelles: les réalisations de la «révolution socialiste», la «société communiste multilatéralement développée» et autres formules creuses. La foule semblait complètement indifférente; seules les premières rangées scandaient et applaudissaient, comme des marionnettes bien entraînées. Les tentatives du dictateur pour manipuler la réalité ont atteint leur paroxysme grotesque lorsqu'il a promis, en désespoir de cause, une augmentation de 200 lei par mois pour les ouvriers tout en continuant à louer la «révolution socialiste», sans remarquer qu'une autre révolution se déroulait sous ses yeux. Des mouvements brusques ont commencé à la périphérie de la foule, quelques pétards ont retenti, puis le chaos a éclaté. La transmission télévisée s'est soudainement interrompue et l’écran est devenu noir comme une métaphore de l'absurde absolu. Et à ce moment-là, notre commandant, avec gravité et une pointe d'humour involontaire, nous a fait sortir dans la cour en prononçant ces mots que je n'oublierai jamais: «Soldats, attendons dans la caserne de voir de quel côté sera la victoire, puis nous nous joindrons au mouvement!» Une scène grotesque, géniale, amusante et incroyable, le tout condensé en une heure qui semblait s'écouler dans un autre temps. C'était une succession d'événements si paradoxaux qu'ils semblent encore relever du domaine du fantastique, même des décennies plus tard.


Le 21 décembre 1989: la Révolution roumaine atteignit Bucarest

Bucarest, capitale du pays, le 21 décembre. Initialement organisée pour soutenir le régime communiste et le dictateur Ceaușescu, la manifestation s’est transformée en révolte ouverte. Son épicentre fut la Place de l'Université, devenue depuis un symbole de la lutte contre le communisme. Les forces de répression du régime, la «Miliția» et la «Securitate», se sont retrouvées dépassées. Comme à Timișoara, l'armée a été appelée à la rescousse du régime. Vers minuit, la place fut dégagée, après des fusillades ayant fait des dizaines de morts et des centaines de blessés parmi les manifestants.



Le 22 décembre 1989: la chute du Ceaușescu

Le 22 décembre, les ouvriers se sont joints à eux en nombre. Les soldats déployés dans les rues ont fini par fraterniser avec eux. Ceaușescu et son épouse ont été contraints de prendre la fuite en hélicoptère. Le grotesque de l'histoire, c'est qu'ils ont été abandonnés au bord d'une route et ont été capturés quelques heures plus tard. Le Dictateur avait commencé son règne dans la gloire et le terminait avec de la boue d'hiver sur ses chaussures, en se cachant dans un champ de maïs.


Du 22 jusqu’au 25 décembre: la Révolution se transforme en Coup d’État

Malheureusement, cette joie fut de courte durée. Craignant de perdre la Roumanie, les Russes ont poussé leur homme lige, Ion Iliescu, à revendiquer le pouvoir. Une autorité révolutionnaire était en train de se mettre en place. Même s'il est parvenu à s'y infiltrer, il risquait d'être balayé prochainement par la vague révolutionnaire anticommuniste. Pour éviter cela et étendre sa mainmise sur le pays, Iliescu s'est allié au chef de l'armée, le général Stănculescu. Ce dernier a alors mis en scène des «terroristes», soi-disant des fidèles de Ceaușescu souhaitant le ramener au pouvoir; en réalité, il s'agissait de groupes de soldats provenant d'unités distinctes et envoyés sécuriser la même place, sans aucune coordination entre eux. Se rencontrant dans le même endroit, dans un contexte de psychose généralisée, ils se sont tirés dessus, chaque groupe étant convaincu que l’autre était composé de «terroristes». Ces tirs fratricides, qui ont fait des morts et des blessés, ont ensuite été présentés à la télévision comme des affrontements avec des «terroristes», afin d'aggraver la terreur et la peur. Moi, Angelo et mes camarades nous nous sommes échappés de justesse à une telle issue.


ANGELO et les 'terroristes'

Qui étions-nous?

Le 17 décembre 1989, le Haut Commandement de l'Armée a ordonné à chaque unité de constituer une force de «primo intervenants». Il s'agissait d'une force de frappe prête à entrer immédiatement en action. Cette force devait permettre de gagner le temps nécessaire à la mise en ordre de bataille de l'ensemble de l'unité. Telle était la théorie. Dans les faits, de tels groupes ont été utilisés à Timisoara les 17 et 18 décembre, puis les 21 et 22 à Bucarest et dans d'autres villes. Après la chute de Ceaușescu, le général Stanculescu les a utilisés pour mettre en scène des affrontements avec les «terroristes» ! C'est ainsi que, la nuit du 22 au 23 décembre, moi, Angelo, je me suis retrouvé à devoir combattre des «terroristes» dans la ville de Fetești, à 150 kilomètres de Bucarest. Une fois n’est pas coutume, mon groupe était composé uniquement de gars des quartiers les plus «huppés» de Bucarest, là où la débrouillardise est ingurgitée avec le lait maternel. C'est ainsi que nous avions «flairé» le mensonge et pressenti qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond.


L’ordre

Nous positionner devant l’entrée principale d’une caserne appartenant au ministère de l’Intérieur. Notre mission: fusiller les «terroristes» qui tenteraient d'en sortir. Il était presque minuit lorsque nous sommes arrivés et postés en position de tir. La suggestion de nous séparer pour couvrir les autres sorties possibles de la caserne a été rejetée d'emblée par le lieutenant qui nous commandait. Selon lui, l'ordre du Haut Commandement était clair et sans équivoque: nous devions uniquement couvrir l'entrée principale et tirer sur les «terroristes». D'autres forces s'occuperaient du reste. Nous savions très bien qu'il n'y avait pas d'autres forces dans les environs et on l'avait fait savoir. Le lieutenant s'est contenté de répéter: «Nous respectons l'ordre. Point.» Il est parti un peu plus tard, avant qu'une fusillade n’éclate. Prétendument, il allait chercher un téléphone pour informer la hiérarchie que le «dispositif avait été mis en place». Profitant de son absence, j'ai demandé à mes collègues de ne pas tirer avant que je ne donne le feu vert. Ils ont immédiatement accepté - nous avions tous senti que quelque chose clochait. Quelques dizaines de minutes plus tard, un groupe de soldats est sorti de la caserne en formation de marche, et non de bataille.


Pourparlers

Je les ai hélés en leur demandant de s'arrêter et de se rendre, tout en leur annonçant que Ceaușescu avait été capturé. Je leur ai également dit que leur dévouement envers lui était inutile, car il ne reviendrait pas au pouvoir. Les soldats se sont éparpillés, cherchant à se cacher et à se positionner pour nous tirer dessus. Leur commandant, un capitaine, m'a hurlé de nous rendre. Selon lui, nous étions les «terroristes» et ils ne nous laisseraient pas faire. Il a ajouté que c'étaient eux qui étaient pour la Révolution et contre Ceaușescu. Et que c'étaient nous des «terroristes» qui voulions le réinstaller au pouvoir. Nous avons dialogué à distance pendant quelques minutes. Finalement, nous sommes arrivés à la seule conclusion logique: c'était une erreur, une confusion. En réalité, nous étions tous du même côté, c'est-à-dire du côté de la Révolution. Ils sont donc rentrés sans encombre à leur caserne. Nous sommes partis pour aller rapporter le dénouement à nos supérieurs.


La suite

Le lendemain matin, le commandant de cette unité est venu rencontrer le nôtre. Ensemble, ils ont établi un plan pour sécuriser la ville et ses environs. Et tout est resté calme jusqu'à la fin. Plus tard, une amie m'a raconté qu'au cours de cette nuit-là, des annonces avaient été diffusées à la télévision concernant la présence de «terroristes» dans la ville de Feteşti. On y annonçait que l'armée les avait combattus et neutralisés. L'information a été diffusée à plusieurs reprises, puis a disparu, comme si elle n'avait jamais existé.


La fin

Puis vint le 25 décembre, avec le procès et l'exécution de Ceaușescu. Iliescu est alors apparu à la télévision pour annoncer que «tout est fini, le dictateur a été exécuté, il n'y aura plus de terroristes». Bien que les tirs et les fusillades ne se soient pas arrêtés net, ils ont fortement diminué. Stănculescu et ses hommes ont en effet immédiatement donné des ordres très stricts pour que les militaires soient retirés de la rue. Toute mission extérieure devait désormais être approuvée au plus haut niveau de l'armée ou par le président Iliescu lui-même. Des appels ont été lancés pour récupérer les armes distribuées aux civils. À la suite de ces mesures, le calme est revenu. Iliescu est resté président de la Roumanie jusqu’en 1996.

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