MANUEL DE DÉTOURNEMENT DES RÉVOLUTIONS, ÉDITION 1989
- angelogeorge988
- il y a 3 heures
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Troisième partie de la série «Révolution Roumaine de 1989» décrivant comment, par qui, comment et avec quels moyens cette Révolution a été détournée en Coup d’État. La première partie s’intitule «L’armée et la Révolution», et la deuxième partie «Le mastodonte s’éveille».
16 – 22 décembre: de «À bas Ceaușescu» à «À bas le communisme»
Timişoara
La Révolution a commencé à Timișoara, la deuxième ville de Roumanie, la plus occidentalisée à l'époque. Les 15 et 16 décembre, les fidèles du pasteur Laszlo Tokes ont protesté contre la mise en œuvre d'une décision de déportation. Les forces de répression du régime, la «Miliţia» et la «Securitate», sont intervenues pour les déloger, avec autant d'élégance qu'un rhinocéros dans un magasin de porcelaine: des gros bras au regard bleu glacial, à la manière du KGB ou de la Gestapo. Mais trop, c'est trop: le 17 décembre, les jeunes sont descendus en masse dans la rue, les fidèles du pasteur n’étant plus qu’une minorité parmi les manifestants. Le régime a appelé l'armée à la rescousse : beaucoup de gens ont été blessés, d’autres tués. Il en a été de même le 18 décembre, mais il y avait encore plus de monde dans les rues. En fin de journée, le régime a dû renvoyer les soldats dans leurs casernes de peur qu'ils ne se joignent aux manifestants. Le champ de la révolte s'était élargi progressivement au fil de l'intensification de la répression: au début, c'était pour défendre le pasteur, puis pour «À bas Ceaușescu». L'intervention de l'armée a radicalisé les esprits et le slogan est devenu «À bas le dictateur et son régime communiste». Le 20 décembre, les autorités communistes sont chassées de la ville, qui est ensuite proclamée «libre de communisme».
Bucarest
Preuve d'un haut degré de crétinisme, Ceaușescu a convoqué une manifestation à Bucarest, la capitale du pays, le 21 décembre. Il y a énoncé avec grâce ses habituelles inepties: les réalisations de la «révolution socialiste», la «société communiste multilatéralement développée» et autres formules du même acabit. La réponse ne s'est pas fait attendre: une explosion de colère populaire s'est élevée contre lui, le Tyran, et contre le régime communiste qui l'avait rendu possible. Écrasée dans un premier temps pendant la nuit du 21 au 22 décembre, la révolte s'est transformée en raz-de-marée le matin du 22 décembre, avec l'arrivée massive des ouvriers. Les soldats déployés dans les rues ont fini par fraterniser avec les manifestants, et la foule s'est rassemblée devant le siège du pouvoir communiste. À midi, acculé, le dictateur Ceaușescu a été contraint de prendre la fuite en hélicoptère. Son régime s'est effondré et la Révolution roumaine a triomphé.

22 décembre 1989 à midi: les Russes s'y mêlent
À ce moment-là, en désespoir de cause, l'Union soviétique, comme on nommait l'Empire russe à l'époque, décida d'intervenir. Les Russes n'étaient pas parvenus à renverser Ceaușescu de l'intérieur, comme ils l'avaient fait dans les autres pays du «bloc communiste» d'Europe de l'Est. Le déclenchement de la révolte populaire contre lui et son ampleur les ont pris au dépourvu. Le tournant anticommuniste de la Révolution les a également terrifiés. Ils ont donc dû agir rapidement et de manière décisive pour prendre le dessus, faute de quoi, la oumanie serait définitivement sorti de leur giron, ainsi que du communisme. Et cela était inacceptable pour les Russes. Ils ont donc poussé leur homme lige à sortir de l'ombre pour revendiquer la place laissée vacante par Ceaușescu; il attendait ce moment depuis longtemps. Mais qui était Ion Iliescu?
Ion Iliescu
Il était un pur communiste, de ceux qui vivaient, mangeaient et buvaient uniquement pour les «nobles idéaux du communisme» que «Ceaușescu avait trahis gravement» (selon les affirmations d'Iliescu faites en février 1990 devant des mineurs venus à Bucarest pour casser une manifestation de l'opposition contre lui). Cela se comprenait, car Iliescu avait été élève à l'école la plus importante du Parti Communiste Russe, avec un cursus de cinq ans. Il avait été écarté des cercles du pouvoir lorsque Gorbatchev, son ancien camarade, était devenu le dirigeant de l’Union soviétique. Ceaușescu craignait en effet que les Russes ne manœuvrent pour le faire remplacer par Iliescu. Cette crainte n'était pas infondée, car, entre 1987 et 1989, des rumeurs persistantes dans la société roumaine présentaient Iliescu comme un opposant interne à Ceaușescu. En bref, Iliescu était le clone roumain de Gorbatchev, que les Russes voyaient bien à la tête de la Roumanie à la place de Ceaușescu.

Le 22 décembre, en début d'après-midi: l'échec
Fort de cette image, Iliescu se rendit donc au siège du pouvoir, une fois Ceaușescu tombé, pour réclamer la reconnaissance en tant que nouveau dirigeant du pays. Mais il reçut une douche froide lorsqu'il découvrit que d'autres personnes étaient en train d'organiser le nouveau pouvoir. Ces derniers, loin d'être ravis de sa présence, le regardaient avec méfiance. En effet, la Révolution, la révolte populaire, ne visait plus uniquement Ceaușescu, mais aussi le régime communiste qu'Iliescu incarnait. Grâce à sa notoriété, il obtint toutefois une place dans la nouvelle structure de pouvoir. Toutefois, il devait donc agir rapidement et de manière décisive, sinon, en tant que communiste, il risquait d'être balayé par la vague révolutionnaire. Celle-ci, laissée à elle-même, accentuait à chaque instant l'éloignement du communisme et le passage à un ordre démocratique réel. Le moment était donc venu de lancer son coup d’État, en appliquant le plan scellé du Kremlin, cacheté d'un rouge sanglant communiste.
Le script
Le plan était de faire en sorte que la Révolution se transforme en un «coup de palais» qui verrait Ceaușescu remplacé par Iliescu. Pour cela, il fallait que la Roumanie soit en proie à un conflit sanglant, afin qu'Iliescu puisse se poser en «chef de guerre», le Commandant-en-Chef des forces du «Bien». Il remporterait alors la bataille et deviendrait celui à qui l'on devait la réussite de la Révolution roumaine. Il tirerait ainsi la légitimité nécessaire pour diriger le pays après Ceaușescu. Dans l'autre camp se retrouveraient les forces du «Mal», composées des fidèles de Ceaușescu, désignés génériquement sous le nom de 'terroristes'. Leur but? Ramener Ceaușescu au pouvoir par la voie d'une guerre impitoyable contre le nouveau pouvoir révolutionnaire. Une contre-révolution, en somme. Telle était la trame préparée par les Russes, car ni Iliescu ni personne de son entourage n'avait l'intelligence nécessaire pour imaginer une telle chose. Pour mettre ce plan en œuvre, Iliescu s'est allié au général Stănculescu.

Qui était général Stănculescu?
Officier à partir de 1952, il a rapidement gravi les échelons de l'armée. Ce n'était pas grâce à ses qualités et compétences militaires qu'il a été promu, mais en raison de son obéissance sans faille au Parti communiste. Sous Ceaușescu, il a occupé des postes importants au sein de l'armée. Excellent tacticien dans les manœuvres de coulisses, il n'a toutefois pas souhaité devenir ministre de la Défense ni chef d'état-major des armées. Il est resté dans l'ombre, mais a veillé à ce que Ceaușescu le considère comme le vrai patron de l’armée et son homme de main. C'est donc vers lui que Ceaușescu s'est tourné lorsque la «Miliția» et la «Securitate» se sont révélées incapables de réprimer la révolte populaire à Timisoara. Malgré son implication personnelle, l'armée a, à son tour, été incapable de la stopper. L'organisation de la manifestation publique du 21 décembre à Bucarest est très probablement son idée. Une fois que la révolte a gagné la capitale, il s'est découvert avec un genou cassé et s'est fait hospitaliser. Une blessure survenue de manière très opportune pour lui permettre de prendre du recul et d'observer l'évolution de la situation… et d’être présent lorsque Ceaușescu a dû prendre la fuite en hélicoptère!
Le 22 décembre, en fin d'après-midi: l’alliance Iliescu-Stănculescu
Stănculescu a ainsi réussi à se faire une place au sein du nouvel organe dirigeant du pays mis en place par les révolutionnaires, après la fuite de Ceauşescu. C'est à cette occasion qu'il a rencontré Ion Iliescu et qu'il a formé une alliance avec lui; chacun avait besoin de l'autre. Cependant, Stănculescu traînait un lourd passif: ses militaires avaient précédemment tiré sur les révolutionnaires. Le 22 décembre, les foules en liesse acclamaient l'armée, qu'elles considéraient comme leur sauveur: en passant de leur côté, l’armée avait permis la réussite de la Révolution. Mais une fois la poussière retombée et l'ordre rétabli, le rôle de l'armée, et plus précisément le sien, allait se poser. C'est sur ce point qu'Iliescu a su appuyer pour le convaincre de s’allier avec lui: sous sa présidence, Stănculescu ne serait pas poursuivi pénalement pour son rôle dans la répression de la Révolution. Ce qu'il avait ordonné à l'armée de faire à Timișoara aurait dû le conlaire devant le peloton d'exécution.

Partage de tâches dans l’alliance
Bureaucrate depuis toujours et détenteur de diverses hautes fonctions sous le régime de Ceaușescu, Iliescu avait de l'influence sur l'administration. En revanche, il n'avait aucun pouvoir sur l'armée, n'y étant en rien lié. Or, seule l'armée pouvait fabriquer les «terroristes», ces forces du Mal qui souhaiteraient remettre Ceaușescu au pouvoir, et combattre pour gagner en légitimité et diriger le pays. C'est là qu'intervient le général Stănculescu, chef de facto de l'armée. Ils se sont alors partagé les tâches: Iliescu allait créer les «terroristes» sur le plan médiatique, à la télévision. Une fiction, une réalité virtuelle existant uniquement sur les écrans. Stănculescu devait faire en sorte qu'ils aient une existence réelle et transformer la Roumanie en un champ de guerre.
Le 22 décembre, en soirée: les «terroristes» apparaissent à la télévision
Sur le seul poste de télévision national de l'époque, Iliescu a solennellement annoncé que des forces fidèles à Ceaușescu se mobiliseraient pour le faire libérer et le rétablir au pouvoir. Il a même donné des détails sur ces individus, qu'il a désignés de manière générique comme des «terroristes»: des gens très bien préparés, mobiles, bien armés et tirant avec précision depuis n'importe quelle position. Des informations supplémentaires sur eux et leurs agissements ont aussitôt commencé à circuler, diffusées par des proches d'Iliescu ayant des relations avec les Russes. Parmi eux, Virgil Magureanu, qui deviendra le premier chef du SRI (l'équivalent roumain de la DGSI). Ou encore le général Militaru, envoyé à la retraite par Ceaușescu pour cause de trop grande proximité avec les Russes, puis réactivé et désigné comme ministre de la Défense par le nouveau pouvoir, à la suggestion d'Iliescu. Des opportunistes les ont rejoints par intérêt, comme Petre Roman, un professeur d'université qui avait pourtant manifesté avec ses étudiants le 21 décembre sur la Place de l'Université. Fils d'un ancien apparatchik communiste, il a très vite compris les manœuvres d'Iliescu et s'est rangé à ses côtés. Un choix payant, puisqu'il a rapidement été désigné Premier ministre par le nouveau pouvoir révolutionnaire. Les rumeurs et les fausses informations sur les «terroristes» sont également relayées par d'autres personnes: des figures météoriques, des gens qui ne savaient rien, mais qui voulaient leur moment de gloire à la télévision. Et par d'autres qui ont tout simplement suivi la foule comme des moutons.

La panique
Tout cela pour créer de la panique, débouchant sur une psychose généralisée où tout le monde voyait des «terroristes» partout. C'était précisément l'effet recherché par Iliescu pour faire taire les voix rationnelles. Celles qui auraient pu poser des questions parfaitement logiques, comme: «D'où sortent-ils, ces types? Pourquoi n'ont-ils pas été appelés à combattre les manifestants? Pour défendre Ceaușescu avant qu'il ne soit contraint de fuir en hélicoptère?». À la place, il y eut des réactions démesurées, voire carrément stupides, de la part de tous ceux qui se retrouvaient dans les rues: des civils appelés par la télévision soi-disant «pour défendre la révolution» et des militaires envoyés par Stănculescu.
De nuit de 22 vers 23 jusqu’au 25 décembre: des «terroristes» partout. Physiquement
Qu'il soit clair: de vrais terroristes, de vrais partisans de Ceaușescu se battant pour lui et pour le ramener au pouvoir n'ont jamais existé. En revanche, il y avait partout des civils et des militaires armés, et beaucoup ont tiré les uns sur les autres, convaincus de tirer sur des «terroristes». Voici comment les choses se sont passées pour en arriver là.
D'abord, on a donné des armes aux civils
Sous les ordres de Stanculescu, relayés par la hiérarchie militaire, des armes ont été distribuées à des civils. Ces personnes devaient remplir deux conditions: avoir suivi le stage militaire obligatoire dans une unité d'infanterie et avoir entre 25 et 40 ans (un âge théoriquement propice au combat). L'annonce a été faite à la télévision de la manière suivante: ceux qui remplissaient ces conditions devaient venir recevoir des armes pour «défendre la Révolution contre les troupes fidèles à Ceaușescu». Ils ont donc reçu des armes et ont ouvert le feu sur tout ce qui leur semblait être un mouvement suspect. Sans aucun contrôle! Des gens qui se rappelaient uniquement comment charger un fusil et tirer. Dans le meilleur des cas! Bon, ce n'est pas comme si les soldats envoyés «défendre la Révolution» étaient des guerriers aguerris. Car ils ne l’étaient pas!
Deuxièmement, envoyer des conscrits
Pour combattre les «terroristes», «défendre» divers objectifs, sécuriser des zones difficiles, etc., l'armée, sur ordre de Stanculescu, a envoyé des troupes qui n'avaient aucune qualification pour le combat d'infanterie. Et encore moins pour le combat urbain. Il s'agissait en règle générale de groupes de conscrits ayant reçu une instruction militaire sommaire. Les quelques forces militaires un peu plus aguerries, composées de militaires professionnels, dont disposait la Roumanie à l'époque, ont été soigneusement tenues à l'écart de toute situation de combat. Pourquoi? Par peur qu'ils découvrent la vérité. Et lorsque, par erreur, un groupe de ce type a tout de même été envoyé sur le terrain, ses membres ont été abattus avant même d'atteindre l'objectif censé les protéger. C'est ce qui est arrivé à une équipe de huit membres de l'USLA (une sorte de GIGN roumain). Ils ont été tués la nuit du 23 au 24 décembre devant le ministère de la Défense, alors qu'ils y avaient été appelés pour le défendre. Pire encore, leurs cadavres ont été laissés dans la rue, avec des pancartes les désignant comme des «terroristes». Comme une preuve de leur existence. C'était dans le contexte de la troisième et de la plus cruelle partie du scénario: obtenir des morts, des blessés et des cadavres de « terroriste » voie des tirs fratricides.
Troisièmement, communiquer de fausses informations.
Pour augmenter fortement le nombre de confrontations avec les «terroristes», une technique simple a été mise en œuvre: l'unité militaire X a reçu l’ordre d'envoyer une troupe pour «sécurise sécuriser ectif donné. Peu de temps après, une autre unité reçoit le même ordre. En règle générale, il n'y a aucune communication ni coordination, soi-disant en raison du «secret de l'opération»! Le résultat: le plus souvent, les soldats de ces deux unités se rencontraient et se tiraient dessus, chacun étant alors convaincu que les autres étaient des «terroristes». Coups de feu, morts, blessés. Le grand public est ensuite informé par la télévision d'une bataille contre les «terroristes», de leur «neutralisation», etc. Sur le terrain, de nombreux cas de ce type se sont produits, avec des éléments spécifiques qui les rendaient encore plus crédibles lorsqu'ils étaient présentés à la télévision. Pendant ce temps, de la nuit du 22 au 23 décembre jusqu'au 25 décembre, Iliescu se présentait partout, et surtout à la télévision, comme le dirigeant des opérations contre les «terroristes».
Et ce n'est pas tout
Des commandants plus bêtes que la nuit ont ordonné de nombreux tirs avec les armes en dotation: les célèbres kalachnikovs, mais aussi des mitrailleuses, des canons, des roquettes, etc., partout et de toutes les manières possibles. Sans aucun ordre de leur hiérarchie. Simplement par panique, ou peut-être pour démontrer leurs «capacités tactiques et opérationnelles réelles» à leurs supérieurs! Quoi qu'il en soit, le résultat a été utile pour Iliescu, car tous ces tirs ont été présentés à la télévision comme des affrontements avec des «terroristes» (mon œil !). Le commandant de George en faisait partie!
GEORGE: combattons les «terroristes»
Nuit du 24 au 25 décembre: l’attaque nocturne
Cette nuit-là, notre unité a été «attaquée» par des «terroristes». C'est-à-dire que nos supérieurs nous ont envoyés lutter héroïquement contre quelque chose qui n'a jamais existé. Mais dans la réalité parallèle de nos officiers, une attaque de « terroriste » était imminente et nous étions censés la déjouer. En suivant les consignes, nous avons pris position sur un champ agricole, à quelques centaines de mètres de l'unité. Nous avons apporté avec nous plusieurs caisses lourdes, que deux soldats devaient porter avec le plus grand sérieux. Que contenaient-elles? Des munitions, évidemment. Beaucoup. Et très anciennes. J'étais équipé d'une mitrailleuse PKM (Pulemyot Kalașnikova Modernizirovannîi), une Kalachnikov «plus évoluée», c'est-à-dire une arme sérieuse pour le tir soutenu. Le genre d'arme avec laquelle, en théorie, on défend la patrie et, en pratique, on se casse le dos.

Un autre camarade avait un RPD (Rucinoi Pulemyot Degtiariova), une mitrailleuse à tambour. Nous l'appelions affectueusement «Toba Mare» (le grand tambour), car elle ressemblait à un instrument de musique raté, avec ses chargeurs circulaires de 100 cartouches. Nous nous moquions d'elle à chaque occasion et riions à gorge déployée. Les autres camarades étaient, eux, équipés de simples Kalachnikov, des caisses sentaient le rance et l'huile, et dataient probablement de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous étions extrêmement «compétents» et que l'obscurité était totale, il nous a fallu plus d'une demi-heure pour charger correctement les bandes de cartouches. Le tout, bien sûr, à la lumière d'un briquet. Dans une guerre réelle, nous aurions été criblés de balles dans les 30 premières secondes, mais cela n'avait pas d'importance: nous exécutons.

La nuit de gloire
Une fois tout mis en place, nous avons attendu. Tous les regards se sont alors concentrés sur moi; je n'étais ni le plus gradé ni le plus ancien du groupe. En revanche, j'étais le principal «planificateur des cibles» de notre unité de défense aérienne; c'était donc à moi de désigner les cibles sur lesquelles nous allions tirer. C'était mon travail de «planificateur». Pris d'une sorte de «folie de la grandeur», j'ai proposé, ou plutôt ordonné, qu'on tire continuellement sur le devant jusqu'à épuisement des munitions. D’autant que, sur la plaine noire, à près d'un kilomètre, la voie ferrée nous offrait des «cibles» parfaites: des trains en mouvement. Ce fut donc notre moment de gloire, où nous avons tiré jusqu'à épuisement de toutes nos munitions. Nous avons ouvert le feu avec un enthousiasme digne des pires films de propagande russes de la Seconde Guerre mondiale. Je dois toutefois préciser que les trains qui sont passés cette nuit avaient toutes leurs lumières éteintes; ils étaient donc logiquement sans passagers, des trains de marchandises. Du moins, c'est ce que nous espérions. De plus, de manière profondément embarrassante, aucune de nos balles traçantes n'a atteint la moitié de la distance. Nous les voyions briller joliment dans la nuit et s'enfoncer dans le sol à environ 100 mètres devant nous. Un feu d'artifice militaire, organisé avec professionnalisme par des supérieurs stupides et certifiés, tandis que des soldats effrayés exécutaient des ordres aussi inutiles qu'idiots. Mais c'est peut-être mieux ainsi. Pour les trains. Et pour notre conscience.
La gueule de bois de matin
Le matin est arrivé tranquillement, étrangement tranquille, comme après une beuverie collective dont personne ne veut se souvenir. Le brouillard flottait au-dessus de la plaine et nous flottions, nous, entre la fatigue, le froid et le vague sentiment d'avoir participé à quelque chose de profondément stupide, mais historique. Pour le moment, personne ne nous a rien demandé, personne ne nous a félicités. Personne ne nous a réprimandés non plus. Signe évident que les supérieurs essayaient encore de comprendre les ordres qu'ils avaient donnés la nuit précédente. Finalement, un officier est apparu, le regard vide et la voix assurée, le genre d'homme qui n'a aucun doute parce qu'il n'a aucune pensée. Il nous a dit que «la situation était sous contrôle». Il n'a pas précisé de quelle situation il s'agissait. Probablement celle qui se trouvait dans sa tête. Il a ajouté que les terroristes avaient été «découragés». Nous avons instinctivement regardé vers la voie ferrée. Les trains étaient passés. Les «terroristes» avaient sans doute été effrayés par le spectacle pyrotechnique et étaient rentrés chez eux.
Le choque «mathématique»
On nous a ensuite demandé de remettre nos armes et de déclarer le nombre de munitions utilisées. Lorsque les chiffres ont été consignés sur le papier, un silence pesant s'est installé. Non pas un silence d'horreur, mais un silence mathématique. Il était évident que quelqu'un allait devoir expliquer au Haut Commandement comment notre unité avait mené une guerre totale contre des trains et des «terroristes» imaginaires, au cours de laquelle elle avait consommé toutes ses munitions (ou presque). Pour nous, la conclusion était simple: nous avions survécu non pas grâce à l'efficacité du système, mais malgré lui. Et si la Révolution devait l'emporter, ce ne serait pas parce que les ordres étaient intelligents, mais parce que la réalité refusait obstinément de les prendre au sérieux. Pour les officiers de mon unité, et encore moins pour le commandant, ce n'était pas si évident. On m'a donc amené devant un carré d'officiers et le commandant se préparait à m'interroger, une sorte d'enquête préliminaire avant le procès. Heureusement, avant qu'il ne commence, quelqu'un a crié: «Le procès des Ceaușescu à la télévision!» Toute cette assemblée s'est alors ruée vers le téléviseur, m'abandonnant sur place. Après quelques minutes d'attente, je me suis dirigé vers le dortoir.
Epilogue
Quelques jours plus tard, sur ordre venu d'en haut, je suis convoqué devant toute l'unité en formation cérémonielle. J'attends d'entendre ma sentence pour une infraction imaginaire et je rêve d'être envoyé dans un bataillon disciplinaire. Surprise: on m'accorde le grade de caporal et, en guise de cadeau de réconciliation, un congé de trois jours à la maison. Mes parents m'ont alors appris la peur qu'ils ont eue la nuit du 24 au 25 décembre, quand la télévision a annoncé que notre unité avait été attaquée par des «terroristes» et que la bataille faisait rage. Ils ont vécu des moments de terreur pure jusqu’à l’annonce que les «terroristes» avaient été repoussés et qu’il n’y avait pas eu de victime dans les rangs des militaires. Cela explique donc mon congé et ma promotion: quelqu'un, au Haut Commandement, a apprécié mon comportement cette nuit-là. Car celle-ci s'inscrivait parfaitement dans le scénario de confrontation avec les «terroristes». Et cela même si, en réalité, notre bataille avait pour but de vider complètement les caisses de munitions, et e pas avoir à les transporter de nouveau jusqu'à l'unité. Je croyais que mon congé était dû à la joie qui a suivi le procès et l’exécution de Ceaușescu.
Le 25 décembre: adieu Ceaușescu
Le sort d'un dictateur déchu est simple: soit il parvient à se réfugier dans un pays ami, soit il est tué. Dans le deuxième cas, il est tué sur le champ, dans les premières heures suivant sa capture, comme Kadhafi. Soit il est jugé lors d'un procès équitable, comme Pétain ou, plus récemment, Saddam Hussein. Ce ne fut pas le cas de Ceaușescu. Capturé le soir du 22 décembre, il a été jugé et fusillé avec son épouse trois jours plus tard, à l'issue d'une parodie de procès. Iliescu a chargé le général Stănculescu de l'organiser, et celui-ci s'est exécuté avec une efficacité «militaire». En résumé, tout s'est passé en une heure et quelques minutes: le procès, la condamnation à mort et l'exécution des époux Ceaușescu.
Le procès
Pour les juger, un tribunal exceptionnel a été constitué, composé de trois juges militaires et d'un procureur civil. Le procès a été un mélange infâme de procédures pénales et civiles, sans queue ni tête, dépourvu de tout bon sens et de toute logique juridique. Il n'y avait ni dossier ni poursuite pénale aboutissant à un réquisitoire, ni respect du droit de la défense des époux Ceaușescu traduits en justice. Leurs avocats, choisis au hasard dans le Tableau des Avocats, ont tenté de plaider correctement au début, mais Stănculescu les a réduits au silence d'un regard sévère. Comprenant la mise en scène, ils se sont immédiatement alignés sur l'accusation. Ce fut une parodie au cours de laquelle le procureur et le «président» de la cour se sont lancés dans une course pour accuser les Ceaușescu de tous les maux de la terre. La tête de liste des accusations était la suivante: avoir fait tuer 000 personnes pendant la Révolution. Un chiffre hallucinant, une exagération sans limites, une manœuvre visant à discréditer la Révolution aux yeux de l'opinion publique internationale, en particulier occidentale. Pourquoi? Parce qu'Iliescu voulait éviter toute pression de la part de l'Occident pour sortir la Roumanie de l'orbite de la Russie et l'intégrer au monde démocratique. Tout cela se passait sous le regard attentif de Stănculescu, qui a personnellement participé au déroulement du procès pour s'assurer que tout se passait comme prévu.
L'exécution de Ceaușescu
La sentence a été prononcée immédiatement, car tout avait été décidé et écrit à l'avance ; la rédaction du jugement avait sans doute pris plus de temps que le procès lui-même. Une fois la sentence prononcée, Ceaușescu et son épouse ont été emmenés dans la cour et fusillés si rapidement que le moment de la fusillade n'a même pas pu être filmé ; l'opérateur était encore en train de mettre son matériel en place au moment des tirs. Cette exécution, le jour de Noël, a choqué le monde entier ainsi que les Roumains. Certes, ils avaient toutes les raisons du monde de lui vouloir la mort, mais pas dans ces conditions. Le fait de les fusiller le jour de la naissance de Jésus-Christ à l'encontre des traditions chrétiennes du peuple roumain (voir «Noël aux Roumains»). D'où la question légitime: pourquoi? Pourquoi les tuer le jour de Noël?

Serment d'allégeance aux Russes et «valeurs communistes»
Ce fut la preuve ultime de l’adhésion d’Iliescu aux «valeurs communistes d’Io Iescu », le nouveau dirigeant de la Roumanie. Mais c'était aussi une offrande rituelle à son maître du Kremlin, Mikhaïl Gorbatchev, la preuve suprême de son engagement à tout faire pour que la Roumanie reste un pays communiste sous l'influence de la Russie. Ceaușescu avait eu l'audace de s'opposer à la Russie et à Gorbatchev. Et pour cela, Iliescu l'a fait payer de sa vie. En somme, l'exécution de Ceaușescu et de son épouse n'a rien à voir avec la Révolution roumaine. Et encore moins avec le peuple roumain. Il s'agissait uniquement d'un règlement de comptes entre communistes. D'un côté, Ceaușescu, un communiste qui se faisait passer pour un «nationaliste/souverainiste» afin de régner en maître absolu sur la Roumanie et de se défaire de la tutelle des Russes. De l'autre côté, Iliescu, un communiste «internationaliste» que les Russes voulaient à la tête de la Roumanie pour garder leur emprise sur le pays.
Le 26 décembre: la fin des «terroristes»
Le procès et l'exécution de Ceaușescu ont été diffusés à la télévision dans l'après-midi du 25 décembre. Peu après, Iliescu est apparu pour déclarer: «C'est fini. Le dictateur a été exécuté, il n'y aura plus de terroristes.» Il a ensuite proclamé la «victoire de la Révolution», qui n'était en réalité que la victoire de son coup d'État. En peu de temps, le calme et la paix sont revenus, et la vie des gens est revenue à la normale. Les «terroristes» ont disparu du jour au lendemain, comme s'ils n'avaient jamais existé. Comment cela a-t-il été possible? C'est simple: les civils ont été invités à rendre les armes qu'ils avaient reçues, et ils se sont globalement conformés à cette demande. Quant aux militaires, ils ont été confinés dans leurs casernes. Sans militaires ni civils armés dans les rues, il n'y avait donc plus de 'terroristes'.

ANGELO et LA PUNITION
La nuit du 22 au 23 décembre, je faisais partie d'un groupe de soldats envoyés combattre des «terroristes» dans la ville de Fetești, à environ 120 kilomètres de Bucarest. Notre groupe était composé uniquement de jeunes des quartiers les plus «huppés» de Bucarest, où la débrouillardise se transmet dès le plus jeune âge. Nous avions flairé le mensonge et, au lieu de délivrer une fusillade meurtrière, nous avons pactisé avec les «terroristes»; ceux-ci n'étaient en réalité qu'un autre groupe de militaires comme nous. Mais cela contredisait le récit officiel et l'information d'une attaque terroriste à Fetești a donc dû être retirée de la télévision (histoire racontée dans «Le Réveil du mammouth – Révolution roumaine 2»). C'est pourquoi nous avons été punis: le 26 décembre, le Haut Commandement a ordonné que nous soyons affectés à la garde de la centrale électrique de Fetești, située au milieu de nulle part, au bord d'un champ agricole.
Le «chalet de chasse» communiste
Sur le papier, la punition semblait parfaite: garder une usine sans aucune dotation de vie. C'est pourquoi on nous a donné une immense tente militaire qui servait à la fois de chambre et de salle à manger. Sans aucune source de chaleur, avec des provisions insuffisantes et d'une qualité encore pire que la nourriture habituelle de l'armée, qui était déjà infecte. Manque de bol: une cabane en bois très bien entretenue et parfaitement équipée se trouvait à proximité. C'était un lieu de rencontres amoureuses et de beuveries pour les notables du Parti communiste du département. Le service de renseignement militaire, pourtant très compétent (mon œil), ignorait son existence. En revanche, les locaux la connaissaient très bien. Une fois que l'armée nous a déposés, ou plutôt abandonnés, là-bas, ils nous ont rejoints. Il faut dire qu’à l'époque, les soldats étaient considérés comme les «Héros de la Nation»; en fraternisant avec les manifestants, ils ont assuré la chute de Ceaușescu et le succès de la Révolution. Nous étions même des héros à double titre: ceux qui avaient évité un massacre à Fetești. Tout le monde dans la région le savait très bien; les informations circulaient à la campagne plus vite que les messages sur les réseaux sociaux d'aujourd'hui. Ils nous ont donc guidés jusqu'à la cabane que nous avons prise d'assaut avec une efficacité inhabituelle pour l'armée roumaine de l'époque. Deux minutes: le temps nécessaire pour enfoncer la porte et occuper le bâtiment.

Le choc
Puis, ce fut la débauche: nous avons joué aux cartes, regardé la télévision et dormi. Nous avions de la nourriture et des boissons à volonté, car tout le monde dans les environs voulait nous offrir un verre; nous étions leurs héros. Puis, le choc est arrivé. Le choc de nos officiers et commandants quand nous sommes retournés à la base et qu'ils nous ont accueillis, convaincus que nous étions affamés, affaiblis, malades, presque détruits après avoir passé deux semaines dans des conditions extrêmement difficiles. Or, nous étions en pleine forme. Enfin, presque, car les excès culinaires et alcooliques avaient laissé leur empreinte sur nos ventres; nous avions pris au moins cinq kilos chacun ! L'officier le plus «intellectuel» d'entre tous en a tiré la conclusion suivante: «Ces gars sont extrêmement dangereux. Si on les abandonne dans le désert, ils sont capables de dépouiller même les Bédouins.»
Épilogue
Iliescu a été président de la Roumanie jusqu’en 1996. Il a été démocratiquement élu deux fois, en 1990 et en 1996, en se présentant comme l'« émanationévolution», un genre de «Mon droit d'être président du pays par la grâce divine de la révolution». Il est resté fidèle à l'URSS jusqu'à sa dissolution, signant en avril 1991 un traité de soumission officielle aux Russes. La Roumanie est le seul pays de l'ancien bloc communiste d'Europe de l'Est à avoir agi de la sorte. Heureusement, l'histoire a continué et, en décembre 1991, l'URSS s'est désintégrée, laissant Iliescu orphelin de son maître maîtreiste. Par nécessité, il a dû accepter l'adoption de la Roumanie par l'Occident et la démocratie qui en découle. En 1996, à la suite des élections présidentielles, il a été remplacé à la tête du pays. Malheureusement, son héritage, marqué par un coup d'État ayant causé un nombre incalculable de morts, de blessés et de mensonges, reste l'une des pages les plus sombres de l'histoire de la Roumanie. Le système de corruption et de clientélisme qu'Iliescu a hérité de Ceaușescu et adapté à la démocratie roumaine perdure encore aujourd'hui. À sa mort, Angelo et George lui ont souhaité, du fond du cœur: Repose en paix... en ENFER!
La troisième partie de la série consacrée à la Révolution de 1989 examine comment, par qui, de quelle manière et avec quels moyens celle-ci a été détournée en un coup d’État.




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